Tu mets des cœurs sous votre photo, puis tu vas te coucher dans l'autre chambre ?

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Il était une fois une chanson, celle du bal de terminale du lycée Masséna, qui passait il y a vingt ans sous les guirlandes du préau, et ce soir Inès, quarante ans, coach de couple à Nice, veut la danser en dernier slow avec Mathieu, sur une terrasse du port, à la soirée des vingt ans du bac, comme à dix-huit ans, comme si le temps était un abonnement qu’on peut résilier.

L’invitation est arrivée par courriel il y a un mois. Elle a dit oui dans la minute. Tu sais ce que ça veut dire, une femme qui répond dans la minute ? Ça veut dire qu’elle attendait depuis vingt ans à côté de sa boîte mail.

À l’entrée, on distribue des badges. Chacun porte sa photo de terminale épinglée sur le cœur, comme un avis de recherche. Les hommes chauves s’entendent dire « tu n’as pas changé », et ils y croient, les pauvres chéris, ils se caressent le crâne comme on caresse un souvenir. Les femmes, on compare leur visage à leur badge. On plisse les yeux. On fait le calcul. Personne ne dit rien, tout le monde a compris.

Inès va droit au bar et commande un verre. Le barman a une tête de type qu’on ne reverra jamais, et c’est exactement pour ça qu’elle lui dit tout. Elle anime des stages, « Faire durer l’amour », deux jours, trois cents euros, avec la photo de son mariage sur son site. Son mariage est fini depuis trois ans. Son mari dort dans leur chambre, elle sur le canapé-lit du bureau, entre l’imprimante et les factures. Ils ne se disputent pas. Ils se passent le sel. Et chaque année, elle poste la photo de leur anniversaire de mariage, avec des cœurs, parce que l’algorithme aime les cœurs.

« Je vends des stages pour faire durer l’amour, et le mien est une fleur en plastique que j’arrose devant les clients. »

Le barman essuie un verre. C’est son métier, d’essuyer des verres pendant que les gens se vident.

Puis elle repart vers les anciens, le sourire remis comme on remet un soutien-gorge. À chacun qui demande, elle répond :

« Quinze ans et toujours amoureux. C’est mon métier. »

Mathieu est là. Kiné. Son premier amoureux, celui du bal. Il a gardé ses cheveux, l’enfoiré, et ses épaules. Il est venu avec sa femme. C’est sa femme qui a organisé la soirée. Évidemment. Il y a toujours une femme qui organise, avec un tableur et un sourire de chef de rayon.

Pour les quarante ans de Mathieu, Inès lui a envoyé un message : « Tu te souviens du bal ? » Message vu. Pas de réponse. Vu, tu entends. Il a lu, il a posé le téléphone, il est allé se brosser les dents.

Il y a vingt ans, après le bal, ils sont descendus à pied jusqu’à la mer, et ils se sont quittés à la fin de l’été, sans dispute, parce qu’elle partait à Lyon. Personne ne quitte personne pour Lyon. Et pourtant.

Elle va voir le DJ, un garçon de vingt-cinq ans qui a l’air de mixer pour ses parents. Elle lui demande la chanson. Il lui montre une feuille.

« La liste, c’est l’organisatrice qui l’a faite, madame. »

Madame. La femme de Mathieu. Le tableur a frappé.

Au premier slow, Inès traverse la piste vers Mathieu. La femme de Mathieu arrive avant elle, lui prend la main et l’emmène danser, sans même la regarder, avec l’efficacité d’une infirmière qui récupère un patient égaré dans le couloir.

Inès revient au bar. Le barman lui ressert un verre.

« Vous ne courez pas après un homme, madame. Vous courez après vos dix-huit ans. »

Les barmen qu’on ne reverra jamais devraient avoir la décence de rester des murs.

Elle va trouver Mathieu sur la terrasse. Elle lance la chanson du bal sur son téléphone, le petit haut-parleur qui grésille contre le bruit du port, et elle lui tend la main, comme au bal. Mathieu regarde le téléphone. Puis la porte, où sa femme l’attend, les clés de la voiture à la main, qu’elle fait tourner autour de son doigt comme une menace.

« Je rentre avec ma femme. »

Inès arrête la chanson.

Elle revient au bar. Et là, la chanson du bal commence.

Mathieu traverse la salle, seul. Sa femme l’attend dans la voiture. C’est lui qui a demandé la chanson au DJ, pour le dernier slow, en revenant lui dire ce qu’il a à lui dire. Il était au bar quand elle est arrivée, juste derrière elle, et il a tout entendu. Le sel, le canapé-lit, la fleur en plastique. Tout.

Il l’emmène sur la piste. Ils dansent. Elle pose la tête là où elle la posait à dix-huit ans, et c’est plus bas qu’avant, ou c’est lui qui a grandi, ou c’est elle qui s’est tassée, on ne saura jamais.

Il lui parle à l’oreille, doucement, comme on prévient un patient que ça va faire mal.

« Tu restes mariée pour la photo. Tu veux ce slow pour avoir encore dix-huit ans. Et tu vends aux autres un amour qui dure parce que tu ne supportes pas que le tien soit fini. »

Et depuis ce jour, quand la chanson du bal passe à la radio, Inès la laisse finir sans la remettre.

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