Tu fais défiler tes contacts la nuit sans trouver un seul nom à appeler ?
Il était une fois un téléphone à huit pour cent de batterie, et au-dessus de l’écran la gueule de Tatiana, cinquante et un ans, principale d’un collège toulousain, plantée dans sa voiture de fonction au bord d’une départementale du Lauragais, les feux de détresse qui clignotent comme une boîte de nuit pour personne, en train de faire défiler ses contacts pour trouver quelqu’un qui vienne la chercher.
Tu la vois ? Tailleur, chignon, mâchoire. Une meuf qui a gagné contre tout le monde. Contre sa sœur, pour la maison de leur mère : la sœur pleurait, Tatiana avait les papiers, les papiers ont gagné. Contre son ex-mari, pour l’appartement et les vacances du fils : un type qui confondait encore « garde alternée » et « je passe quand j’ai le temps ». Contre ses deux meilleures amies, chacune sur une phrase de trop, et je te jure qu’elles l’avaient dite, la phrase. Chez elle, un classeur rouge marqué « Contentieux » garde chaque courrier gagné, rangé par date. Il y en a qui collectionnent les magnets. Elle, c’est les victoires avec accusé de réception.
Au collège, quand elle hausse le ton en conseil, on dit qu’elle est hystérique. Quand Quentin, le CPE, trente-quatre ans, chemise ouverte d’un bouton de trop, hausse le ton, on dit qu’il a du caractère. Tu connais la chanson, tu l’as chantée toi aussi, ne fais pas l’innocent.
Elle répète à tout le monde : « Je n’ai besoin de personne. » C’est faux. Il n’y a plus un seul numéro qu’elle puisse appeler la nuit, et ça, elle ne l’a dit à personne. Un soir, une seule fois, elle a laissé gagner sa sœur au Scrabble. La sœur a posé ses lettres et demandé si elle était malade. Voilà le niveau de tendresse dans la famille.
Ce soir-là, le conseil de discipline a fini tard. Un gamin de quatrième avait cassé la vitre de la vie scolaire, il risquait l’exclusion. Quentin a plaidé pour lui une heure, les mains à plat sur la table, la voix grave, le regard mouillé, tout le catalogue du jeune homme sensible qui a lu Bourdieu en diagonale. Elle a fait voter l’exclusion définitive. Elle a gagné, à une voix. Quentin est sorti sans lui dire au revoir, comme un ado vexé, sauf qu’un ado aurait claqué la porte, et lui même pas.
Sur la route du retour, la voiture tousse. Elle s’arrête. Une voiture de fonction, mon vieux : l’Éducation nationale te file une caisse qui meurt en rase campagne. Tatiana appelle l’assistance, exige une dépanneuse tout de suite, menace d’écrire au directeur de l’agence. La femme au bout du fil, une voix qui a déjà entendu mille menaces de courrier au directeur, répond : « Pas avant le matin, madame, comme tout le monde. Restez dans le véhicule, gilet sur le dos. »
Comme tout le monde. Elle enfile le gilet jaune. Sur un tailleur, c’est très sobre. Huit pour cent.
Une ferme est éclairée, à trois cents mètres. Elle y va à pied, dans les cailloux, en gilet fluo, on dirait une manif à elle toute seule. Elle frappe. Une femme de son âge ouvre, en robe de chambre, la regarde de haut en bas, s’arrête sur le gilet : « Vous êtes la principale. Vous avez exclu mon fils l’an dernier. » Elle ne la fait pas entrer. Elle ajoute, avec le calme de quelqu’un qui a répété la scène toute une année devant son miroir : « Vous, vous gagnez toujours. C’est pour ça que vous êtes toute seule sur la route en pleine nuit. » Et elle referme. La robe de chambre a gagné. Cinq pour cent.
Il reste Quentin. Celui contre qui elle se bat à chaque réunion, sur les sanctions, les horaires, les cantines. Elle l’appelle : « Venez me chercher, je suis en panne près de Baziège. C’est un ordre. »
Quentin répond : « Ce n’est pas le collège, ici. Demandez-le. Le jour où vous demanderez au lieu d’ordonner, vous ne perdrez rien. Vous trouverez quelqu’un, c’est tout. »
Et il raccroche. Petit con. Petit con qui a raison, ce qui ne l’a jamais empêché d’être un petit con. Deux pour cent.
Elle retourne à la voiture et reste assise dans le noir, le gilet jaune sur le tailleur, les feux de détresse qui battent comme un cœur qui ne sait plus pour qui. Un camion passe et fait trembler la voiture, et elle avec. Tu sais ce que c’est, de découvrir qu’on a monté sa vie comme un tribunal et qu’à la fin il n’y a plus personne dans la salle ? Moi oui. Toi aussi, sinon tu ne serais pas encore là à m’écouter.
Elle rappelle : « Je n’ai personne. J’ai gagné contre tout le monde, et il ne reste personne. S’il vous plaît. »
Le téléphone s’éteint. Pile dessus. Son dernier pour cent, elle l’a dépensé à dire s’il vous plaît.
Les phares de Quentin arrivent derrière elle. Elle monte. Il roule sans parler jusqu’à la rocade, la radio éteinte, la tête d’un type qui conduit à un enterrement. Puis il dit : « Moi aussi, je gagne tout. Ma femme est partie l’an dernier : j’avais gagné toutes nos disputes, une par une, et un matin il n’y avait plus personne contre qui gagner. Je vous contredis en réunion parce que vous êtes la seule qui me résiste. »
Et depuis ce jour, le premier numéro dans les favoris de Tatiana est celui de Quentin, qui la contredit toujours en réunion.