Tu traînes chaque soir pour partir en même temps que quelqu'un, sans jamais lui parler ?
Il était une fois un ascenseur, celui de l’hôtel de ville de Montpellier, posé au bord du Lez comme un gros cube de verre qui se croit moderne, qui descend chaque soir du onzième étage au hall, et dedans il y a Sabine, cinquante-huit ans, cadre au service des finances de la mairie, qui veut ce soir poser sa main sur celle de Xavier, entre le onzième et le hall. Juste ça. Une main. Tu vas me dire que ce n’est pas grand-chose. Attends.
Xavier, soixante ans, ingénieur à l’urbanisme, bureau au bout du même couloir. Le genre d’homme qui a une veste et qui la garde. Depuis huit mois, ils descendent ensemble chaque soir, onze étages, sans un mot. Huit mois. Tu imagines le temps de cerveau. Sabine tend l’oreille comme une biche en forêt domaniale : dès qu’elle entend sa porte à lui, elle sort de la sienne. Elle refait son rouge à lèvres dans le reflet de la porte de l’ascenseur, cette porte en inox qui ne flatte personne, et elle laisse passer ceux qui arrivent avant lui. Elle a l’air de quelqu’un qui a oublié quelque chose. Elle n’a rien oublié, elle attend. Une fois, entre le sixième et le cinquième, elle a laissé son épaule toucher la sienne. Il n’a pas bougé. Pas un millimètre. Un pilier de l’urbanisme. Elle est sortie au deuxième, où elle n’avait strictement rien à faire, et elle est restée plantée devant une photocopieuse en panne à se demander si on peut mourir de honte à cinquante-huit ans dans un bâtiment public.
Il faut que tu saches. Elle a été mariée trente ans. Trente ans, et jamais de plaisir avec un homme. Elle a toujours fait semblant, et le mari n’a jamais rien vu, parce qu’un homme qui ne voit rien pendant trente ans, ce n’est pas qu’il est discret, c’est qu’il ne regarde pas. Ces onze étages, c’est le seul plaisir qu’elle connaisse. À sa sœur, elle dit : « Le sexe, j’ai eu ma dose. » Sa dose de quoi, on se demande. Dans le tiroir de sa commode, il y a des sous-vêtements neufs, l’étiquette dessus, qui attendent comme des invités qu’on n’ose pas faire entrer. Et l’an dernier, le gynécologue, les pieds bien au chaud dans ses mocassins, lui a dit : « À votre âge, madame, on se fait une raison. » Lui, à soixante-cinq ans, on lui prescrit des petites pilules bleues et personne ne lui parle de raison.
Au déjeuner, la direction annonce que l’urbanisme déménage lundi dans un bâtiment de Port Marianne. Annoncé entre la salade de lentilles et le flan. Ce soir, c’est le dernier soir de l’ascenseur.
Alors Sabine sort à la porte de Xavier, se poste devant l’ascenseur, laisse passer la première cabine. Classique. Mais dans la suivante monte la collègue du bureau d’en face, cinquante ans, qui la regarde faire depuis l’été avec la tendresse d’un chat devant un aquarium, et qui dit tout haut, devant Xavier : « Toi, tu laisses passer trois ascenseurs tous les soirs, comme une gamine devant le lycée des garçons. Et après tu me dis que tu as passé l’âge. » Voilà. Onze étages. Sabine n’ose plus bouger la main, ni rien d’autre, elle regarde les chiffres défiler jusqu’au hall comme si sa vie en dépendait, et peut-être qu’elle en dépend.
Elle remonte au onzième. Elle traîne. Elle range des dossiers déjà rangés, pour redescendre avec lui une dernière fois. Et Xavier passe devant sa porte avec deux cartons et prend l’escalier, parce que ce soir les ascenseurs sont réservés aux déménageurs. Même la logistique est contre elle. La collègue, en enfilant son manteau, lui balance : « Ton ascenseur, c’est une démangeaison que tu entretiens. Avoir envie, ça te fait moins peur que d’avoir. » Elle est pénible, la collègue. Elle a raison, et c’est pour ça qu’elle est pénible.
Dans le bureau de Xavier, il reste un carton, oublié, ses plans roulés dedans. Sabine le prend dans ses bras comme on prend un prétexte, et elle va jusqu’à l’ascenseur pour le lui porter. Les portes s’ouvrent sur deux déménageurs et un chariot de chaises. Pas de place pour une femme et son désir. Alors elle descend par l’escalier. Les onze étages, à pied, en escarpins, le carton contre la poitrine, et à chaque palier elle se dit qu’elle est ridicule, et à chaque palier elle continue.
Dans le hall, Xavier attend devant la porte vitrée. Sabine lui tend le carton. Il le prend. Elle garde les mains dessus. Elle ne lâche pas. Pour une fois dans sa vie, elle ne lâche pas.
« Je n’ai jamais eu de plaisir avec un homme. Jamais. Le seul que j’ai eu, c’est ces onze étages à côté de toi. »
Et Xavier, le pilier, l’immobile, pose sa main sur la sienne, sur le carton.
« Moi, je t’attends derrière la porte de l’escalier du onzième, tous les soirs, depuis huit mois, jusqu’à ce que tu sortes de ton bureau. Je ne t’ai jamais parlé parce que j’avais peur que ce soit moins bien après. »
Et depuis ce jour, chaque soir, Sabine prend le tram jusqu’à Port Marianne pour redescendre en ascenseur les six étages du bâtiment de Xavier, sa main sur la sienne.