Tu parles encore tout haut à la place vide à côté de toi ?
Il était une fois une vieille Peugeot grise qui passe au rouleau dans une station de lavage du boulevard Michelet, à Marseille, avec le siège passager aspiré deux fois, parce que ce soir Anne veut y faire asseoir un homme, et que tu ne fais pas asseoir un homme sur des miettes de biscottes quand tu as attendu dix ans pour lui parler.
Anne a cinquante-huit ans. Elle est consultante en organisation, ce qui veut dire qu’on la paie très cher pour expliquer à des directeurs pourquoi leurs équipes les détestent. Elle le fait bien. Elle le fait seule. Elle a les cheveux courts, un tailleur qui ne s’excuse de rien, et ce soir elle va dire à Ivan la réponse qu’elle ne lui a jamais faite.
Ivan, soixante et un ans, son ancien associé. Le cabinet, ils l’ont fondé à deux, dans un bureau où la moquette sentait le chien mouillé. Il y a dix ans, en réunion d’associés, devant les autres et la cafetière, il lui a dit : « Anne, tu es une excellente seconde. Le cabinet a besoin d’un seul nom. » Et elle, la femme qui démonte les comités de direction comme des meubles en kit, elle n’a rien répondu. Rien. Elle a vendu ses parts et elle est partie. Tu connais ça. Le silence des filles bien élevées, c’est un sport de combat qu’on pratique contre soi-même.
Pendant que le laveur passe la peau de chamois sur le capot, elle lui raconte tout. À lui, parce qu’elle ne le reverra jamais, et qu’on confie toujours sa vie aux inconnus en gilet fluo plutôt qu’à sa psy.
Depuis dix ans, chaque jour, dans cette voiture, elle parle à Ivan tout haut. Au siège vide. Elle lui dit la réponse qu’elle n’a pas su faire : « Et toi, tu es un excellent premier qui n’a jamais eu une idée à lui. » Elle la dit aux feux rouges. Elle la dit sur l’autoroute. Elle la dit dans les bouchons du Prado, où tu as le temps de rédiger un traité de paix et de le déchirer. Elle a usé trois versions. La première était trop longue, la deuxième trop vulgaire, elle garde la meilleure. À sa fille, elle dit : « Ivan ? Je n’y pense plus depuis longtemps. » Il y a cinq ans, elle a appelé son bureau. Il a dit « allô ». Elle a raccroché, comme une gamine de quatorze ans, avec le cœur qui fait du trampoline.
Le laveur essore sa peau de chamois. « Les gens qui parlent tout seuls dans leur voiture, madame, ils ne parlent jamais tout seuls. Ils ont toujours quelqu’un à côté qui n’est pas là. »
Et il retourne à ses jantes, ce philosophe à neuf euros le programme complet.
L’invitation est arrivée la semaine passée : les vingt-cinq ans du cabinet, au Pharo, « avec les fondateurs ». Au pluriel. Elle l’a relue quatre fois, ce pluriel, comme on relit un texto ambigu.
Au Pharo, la terrasse donne sur le Vieux-Port, et la mer fait sa belle comme chaque fois qu’il y a des hommes en costume pour la regarder. Sur un écran passe le diaporama des vingt-cinq ans. La photo de la fondation est recadrée. Il reste Ivan, tout seul, devant la porte du premier bureau, et au bord de l’image un bout d’épaule. L’épaule d’Anne. Coupée. Vingt-cinq ans d’histoire de l’entreprise, et elle, c’est une épaule. Même pas le bras. Ivan fait un discours, il remercie « toutes celles et ceux qui ont porté le cabinet », cette formule magique qui permet de remercier tout le monde pour ne remercier personne.
Anne va le trouver près du buffet, entre les verrines et un associé qui rit trop fort. Elle lui propose de le ramener, elle a sa voiture. Ivan dit que sa femme vient le chercher. Il dit ça gentiment. C’est le pire.
Anne descend au parking. Elle s’installe au volant devant la sortie, le moteur tourne, la portière passager déverrouillée, le siège propre comme une promesse. La femme d’Ivan arrive en voiture. Ivan monte. Et la femme d’Ivan, en passant devant Anne, la vitre baissée, sans même ralentir vraiment, lui dit : « Votre rancune contre lui, c’est la plus longue histoire d’amour de votre vie. Et vous appelez ça de la dignité. »
Voilà. L’épouse légitime qui fait de l’analyse sauvage par la fenêtre d’un SUV. Elle a dû préparer sa phrase aussi. Tout le monde prépare sa phrase dans cette ville.
La voiture s’arrête au bout du parking. La femme d’Ivan a oublié son étole sur la terrasse, elle remonte. Ivan descend l’attendre, debout sous un néon qui ne flatte personne, et surtout pas lui. Anne sort de sa voiture. Elle marche vers lui. C’est maintenant, la meilleure version, la troisième, elle l’a dans la bouche.
Un jeune associé du cabinet arrive avant elle. Trente ans, une barbe taillée par un professionnel, le genre de garçon qui dit « on va challenger ça ». Il ouvre sa portière à Ivan : « Je vous dépose, elle vous rejoindra. » Ivan monte. Évidemment. Il y a toujours un garçon pour ouvrir la porte à un homme qui n’a jamais eu besoin d’ouvrir une porte lui-même.
Anne se rassoit au volant. Vitre ouverte. Et elle dit tout haut, au siège vide, comme chaque jour, parce que le corps a ses habitudes et qu’il se fout du contexte :
« Et toi, tu es un excellent premier qui n’a jamais eu une idée à lui. »
La voiture du jeune associé est garée à côté. Ivan l’entend. Il en descend. Le jeune associé reste les mains sur le volant, avec la tête de quelqu’un qui découvre qu’il existe des réunions auxquelles il n’est pas convié. Ivan fait le tour de la Peugeot, ouvre la portière passager et s’assoit. Sur le siège aspiré deux fois. Il pose les mains sur ses genoux comme un élève convoqué.
« Moi, je te parle dans ma voiture depuis dix ans. Tous les jours. Je te dis que je t’ai poussée dehors parce que j’avais peur de toi. Parce que tu étais meilleure que moi. »
Et depuis ce jour, Anne ne parle plus au siège passager vide de sa Peugeot : elle met la radio.