Tu te lèves avant lui pour te maquiller, puis tu fais semblant de dormir ?
Il était une fois un grand tee-shirt gris délavé, enfilé par-dessus un maillot noir dans une cabine de la piscine Georges-Drigny, dans le 9e, à Paris, et sous le tee-shirt il y a Magali, quarante-sept ans, cadre dans une banque de la rue Laffitte, qui veut entrer dans l’eau sans lui, ce dimanche, devant William.
William, tu vois le genre. Vingt-sept ans, graphiste, des avant-bras de garçon qui n’a jamais porté de cartons. Ils se sont rencontrés à un vernissage, entre deux verres de blanc tiède et une installation que personne ne regardait. Six mois que ça dure. Six mois que c’est bien.
Seulement voilà, à la banque, tu sais comment ça marche. Quand un directeur de cinquante ans débarque avec une fille de trente, les collègues lui tapent dans le dos, bravo mon vieux, la forme, la classe, on t’envie. Le mec a juste ouvert son portefeuille, on lui remet une médaille. Quand Magali a dit l’âge de William, une collègue, brushing de présentatrice météo et gilet beige, lui a demandé si elle le prenait au berceau. Et tout le bureau a ri. Tout le bureau. Les mêmes qui tapaient dans le dos du directeur. Personne n’a vu le problème, parce qu’il n’y a jamais de problème quand c’est une femme qui paie l’addition de la blague.
Alors Magali rapporte la blague à la maison et la range sous son oreiller.
Chaque soir, tu la vois faire. Elle éteint la lumière avant de se déshabiller. Elle enfile le grand tee-shirt gris pour dormir, une tente de camping avec des manches. Elle règle son réveil avant celui de William, se lève en douce, se maquille dans la salle de bains et revient se coucher, les yeux fermés, comme si elle dormait encore. Une femme qui se maquille pour faire semblant de dormir, tu mesures le niveau d’organisation ? Elle gère des portefeuilles toute la semaine, la nuit elle gère son propre visage. Quand William rallume, elle dit : « J’aime le noir, j’ai toujours aimé le noir. » Ben voyons. Au printemps, elle a dit oui à son week-end à Biarritz, puis elle a inventé un séminaire pour ne pas aller à la plage avec lui. Un séminaire. Sur la gestion des risques, j’imagine. Elle s’y connaît.
Et là, William l’invite dimanche à la piscine Drigny. Avec ses amis. Des amis de vingt-sept ans, ventres plats et tatouages de feuilles de fougère, qui disent « grave » et « trop » et pensent que la cellulite, c’est une légende urbaine.
Magali sort de la cabine avec le tee-shirt gris sur le maillot. Elle a l’air d’aller repeindre une cuisine.
La maître-nageuse l’arrête au bord du bassin. Sifflet au cou, short rouge, l’autorité d’une fonctionnaire qui a enfin trouvé quelqu’un à humilier avant midi. « Le tee-shirt, c’est interdit dans l’eau, madame. Et ce qu’on cache, à force, on finit par le trouver moche. C’est vous qui le rendez moche, en le cachant. » Merci docteur. Une consultation psy gratuite avec le ticket d’entrée, c’est la Ville de Paris qui régale. Les amis de William sont déjà dans l’eau, à faire des longueurs comme des phoques contents d’eux.
Magali retourne au vestiaire, enlève le tee-shirt, s’enroule dans sa grande serviette et revient s’asseoir sur le banc carrelé, au bord. Momie de luxe. Statue de sel en éponge.
Puis elle se lève. Elle va jusqu’au bord du bassin, devant William et ses amis, et commence à défaire la serviette. Tu retiens ton souffle. Moi aussi.
Et c’est là qu’une vieille dame du vestiaire, soixante-quinze ans, bonnet à fleurs, assise sur le banc comme au premier rang du théâtre, lâche tout haut, de cette voix que les vieilles dames gardent pour les marchés : « Vous cachez quoi, là-dessous ? Vous avez encore tout ce qu’il faut. Moi, à votre âge, je me cachais aussi. Aujourd’hui je donnerais n’importe quoi pour avoir ce que je cachais. »
Gentil, sur le papier. En vrai, c’est une grenade. Les amis de William se retournent tous vers Magali, comme un banc de sardines bien élevées. Magali resserre la serviette et retourne s’asseoir sur le banc, jusqu’à ce qu’ils partent. La vieille dame, elle, a l’air ravie de sa contribution à la cause.
Les amis partent enfin, serviettes sur l’épaule, en se demandant sûrement où ils vont bruncher. William nage seul.
Magali calcule. Elle attend qu’il plonge sous l’eau pour lâcher la serviette sur le banc et descendre vite l’échelle, opération commando, trois secondes chrono. Sauf que William remonte juste devant elle, les cheveux plaqués, et la regarde. Pile. Magali remonte une marche et ramasse la serviette. Retour à la case départ, sans toucher les vingt mille.
Elle s’assoit sur le bord, la serviette sur les genoux, les pieds dans l’eau. Et cette fois, elle ne ment pas. Pas de séminaire, pas de goût pour l’obscurité.
« J’éteins la lumière avant de me déshabiller. Je dors en tee-shirt. Je me lève avant toi pour me maquiller et je reviens faire semblant de dormir. J’ai honte de mon corps à côté du tien. »
William s’accroche au bord, à côté de ses pieds, et lui tend la main. Elle la regarde, cette main mouillée, maigre, pas impressionnante du tout. Magali laisse la serviette sur le carrelage et descend dans l’eau, à côté de lui. Le chlore, les lignes bleues au fond, le plafond qui résonne.
Et William, le jeune homme parfait, le petit veinard qu’elle prenait au berceau, dit :
« Moi aussi, j’éteins. Je me trouve maigre et blanc comme un gamin à côté d’une femme qui a vécu. Tout à l’heure, je nageais sous l’eau pour que tu ne me regardes pas. »
Et depuis ce jour, le dimanche, à la piscine Drigny, Magali nage en maillot à côté de William, sans tee-shirt.