Tu te déguises chaque jour pour attendre ton enfant devant l'école ?
Il était une fois un blazer bleu marine qui pend à un clou, dans l’arrière-boutique d’une cave à vin de la rue Legendre, dans le 17e, coincé entre les cartons de bordeaux comme un cadavre qu’on n’a pas encore eu le temps d’enterrer, et Karine, quarante-trois ans, caviste, propriétaire de la cave, son nom sur le bail, ses dettes à la banque, ses lombaires sur les caisses, veut le porter vendredi soir chez Tiphaine, à l’apéritif des parents de la classe, un verre à la main, en consultante, comme une des mères du cercle.
Tiphaine, je te la pose : quarante-cinq ans, avocate, le brushing qui a fait du droit des affaires. C’est elle qui tient le cercle des mères sous le marronnier, devant la grille de l’école des Batignolles, comme on tient un bar, sauf qu’on n’y sert rien et que l’ardoise, c’est ta réputation. Son fils et celui de Karine sont en CE2 ensemble. Les gosses, eux, s’en foutent. Ils échangent des cartes Pokémon et des microbes, c’est la seule vraie démocratie du quartier.
Karine a honte. Je te le dis tout cru, parce qu’elle, elle ne le dira jamais : elle a honte d’être commerçante devant ces parents-là. Elle vend du vin à des gens qui le boivent, et elle trouve ça moins chic que d’expliquer à des gens comment le boire. C’est la France, ma belle : soulever un carton, c’est déchoir, donner un avis sur un carton, c’est une carrière.
Alors chaque jour, quand le vendeur prend la caisse, elle file dans l’arrière-boutique, elle enlève la polaire de la cave, celle qui sent le bouchon et le scotch d’emballage, elle enfile le blazer, et elle marche jusqu’à la grille comme on monte sur scène. Là, elle dit : « Je conseille des restaurants sur leur carte des vins. » Personne n’a jamais demandé lesquels, et c’est pour ça que ça tient.
Ses parents tenaient une épicerie à Montluçon. Toute son enfance a l’odeur des cagettes. Au spectacle de Noël, elle a fait asseoir sa mère au dernier rang, derrière un poteau, des fois que la petite dame de Montluçon trahisse quelque chose rien qu’en applaudissant. Et elle a acheté le même sac que Tiphaine, un sac qui coûte un mois de loyer d’arrière-boutique et qu’elle ne sort que pour la grille. Le reste du temps, il dort dans son papier de soie, comme un chat de concours.
Parce que la grille, c’est un tribunal. Le père qui vient une fois par mois, on le félicite comme s’il avait fait l’Everest en tongs. Les mères, elles, se comparent les goûters. Bio, pas bio, compote maison ou compote industrielle, c’est la Cour de cassation de la madeleine.
Un jour, Tiphaine annonce, sous le marronnier, qu’elle reçoit les parents de la classe vendredi soir. Elle se tourne vers Karine :
« Toi, tu t’occupes du vin, toi qui t’y connais. »
Karine sent son cœur faire le bruit d’un bouchon qui saute. Enfin une promotion.
« J’apporterai des bouteilles. Des choses de mes restaurants. »
« Pas la peine, j’ai déjà commandé. À la petite cave de la rue Legendre. Leurs prix sont honnêtes, le vendeur est charmant. »
La cave de Karine. Sa cave. Ses prix honnêtes, son vendeur charmant, son nom à elle effacé de sa propre boutique, comme si le vin poussait tout seul dans les rayonnages. Tiphaine ajoute, en remontant son sac sur l’épaule :
« Tu sais, à la grille, personne ne regarde personne. Chacune joue sa pièce pour une salle vide. »
Karine ne relève pas. Elle est trop occupée à jouer sa pièce.
Le lendemain, elle revient à la grille, blazer, sac, tout le costume, pour dire d’un air détaché qu’elle passera goûter « ce vin de quartier ». De quartier. Son vin. Elle le crache sur sa propre marchandise pour avoir l’air de venir d’ailleurs.
Sur le banc, il y a une nounou avec une poussette, la seule personne de la grille qui travaille vraiment pendant qu’elle est à la grille. Elle dit tout haut, aux mères du cercle :
« Les mères du 17e, elles ne regardent pas les enfants, elles regardent les chaussures. »
Les mères rient. Et d’un seul mouvement, comme un banc de sardines bien élevées, elles baissent les yeux vers les chaussures de Karine. Des chaussures de sécurité. Les coquées de la cave, noires, énormes, avec la semelle antidérapante. Elle a oublié de les changer. Le blazer en haut, le chantier en bas. Une sirène, version manutention. Personne ne regarde personne, sauf les pieds.
Vendredi soir, chez Tiphaine, Karine tient son verre dans le salon, en blazer, avec des escarpins cette fois, elle a vérifié trois fois. Elle parle tanins avec un mari qui confond Pauillac et Pornic. On sonne.
C’est son vendeur. Vingt-cinq ans, deux caisses sur un diable, le sourire du type qui a fini sa journée. Il voit Karine, et il est tellement content de tomber sur quelqu’un qu’il connaît :
« Bonsoir, patronne. Je vous mets ça où ? »
Le salon fait silence comme une église quand quelqu’un rote.
Dans la cuisine, Karine pose son verre. Elle enlève le blazer, et ça lui fait l’effet d’enlever une gaine.
« La cave de la rue Legendre, c’est la mienne. Je me change dans l’arrière-boutique pour venir à la grille. Je ne conseille aucun restaurant. »
Tiphaine prend une bouteille dans la caisse, attrape le tire-bouchon, et l’ouvre d’un geste net, sans regarder.
« Moi, je dis que je suis avocate associée. Je suis au chômage depuis un an. Je mets un tailleur pour la sortie de l’école, et je rentre l’enlever. »
Et depuis ce jour, Karine va chercher son fils à la grille dans la polaire de la cave.