Tu écris sous un faux nom ce que tu n'oserais jamais dire en face ?

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Il était une fois le chapitre sept d’un premier roman, celui de sa fille, qui traîne dans les épreuves posées sur la caisse d’une librairie du 14e, et que Sylvie, soixante et un ans, libraire, veut faire sauter avant la sortie, parce qu’une mère toute gentille y est méchante en cachette.

Faut que tu la voies, Sylvie. Trente ans derrière la même caisse, à deux pas de Denfert, avec le gilet beige et les lunettes au bout d’une chaînette. Tout le quartier l’appelle « la gentille libraire ». Elle offre les marque-pages. Elle se souvient du prénom de tous les gosses, même des moches. Elle dit de chaque livre qu’il est « très bien ». Le Goncourt, très bien. Le polar norvégien avec un cadavre sur la couverture, très bien. Le livre de cuisine du chef qui hurle à la télé, très bien. Aux dédicaces, les auteurs de passage lui baisent la main et l’appellent « notre petite libraire ». Petite. À soixante et un ans. Comme on dit « ma petite dame » à la caissière du Monoprix. Et elle sourit. Et quand on parle des autres, elle a sa phrase : « Moi, je n’ai jamais dit de mal de personne. »

C’est vrai. Elle ne l’a jamais dit. Elle l’a écrit.

Depuis quinze ans, la nuit, sous le nom de « Bonne Âme », elle poste sur internet des critiques assassines des bouquins qu’elle vend le jour en souriant. Des petits bijoux. « Trois cents pages pour nous apprendre que le narrateur a eu un père. Bravo. » « L’autrice a beaucoup souffert. Le lecteur aussi. » Ensuite elle relit les plus méchantes au lit, en chemise de nuit, et elle rit, toute seule, comme une gamine qui a planqué des bonbons sous l’oreiller. Ce qu’elle n’ose pas se dire, c’est que ça lui fait du bien. Ça lui fait un bien fou, même.

Parce qu’il y a eu un jour, au collège. Elle a quinze ans, une fille se moque d’elle, et Sylvie lui colle une gifle. Une vraie, avec le bruit. Et là, pour la première fois de sa vie, elle se sent vivante. Ça dure jusqu’au soir, jusqu’à ce que sa mère lui dise : « Une fille gentille ne fait pas ça. » Fin de la récré. Quarante-six ans de marque-pages.

Donc, le dîner. Élodie, trente-quatre ans, pose les épreuves sur la table entre le pain et la carafe. Sylvie lit le chapitre sept pendant le dessert. La mère du roman sourit à tout le monde et crache dans la soupe quand personne ne regarde. Sylvie repose les feuilles, et elle s’entend dire, avec la voix de sa mère, pas une voix qui ressemble, non, la voix même, sortie de sa bouche comme un dentier mal fixé : « Une fille gentille ne dit pas de mal des gens. »

Tu vois le moment. Elle-même n’en revient pas. La morte vient de parler à table.

Elle demande à Élodie de retirer le chapitre sept. Élodie répond que c’est un roman. Et elle ne retire rien.

Alors Sylvie appelle l’éditrice, une femme de quarante ans qu’elle connaît par les représentants, le genre à porter des baskets blanches à cinq cents balles pour avoir l’air de lire du Bukowski. L’éditrice refuse, puis elle ajoute, très contente d’elle : « Les filles écrivent sur leur mère quand elle est vivante. Les fils écrivent sur leur père quand il est mort. » Sylvie raccroche. Elle pense : connasse. Elle ne le dit pas, évidemment.

Juste à ce moment, le vieux client entre, ancien prof de philo, quatre-vingts ans, qui vient chercher son Spinoza, celui qu’il a déjà en trois éditions. Il voit le roman sur la caisse, il feuillette, il tombe pile sur le chapitre sept, forcément, les vieux ont un radar pour ça. Il dit : « Les mères les plus douces du quartier sont celles qui font le plus de mal. Le poison arrive avec un sourire, et l’enfant ne peut même pas les détester. » Puis il paie en petite monnaie, et il compte deux fois.

Il ne reste à Sylvie que Bonne Âme.

La nuit, elle publie sous ce nom, sur le site de la plus grande librairie en ligne, celle qui l’étrangle depuis vingt ans, une critique assassine du roman de sa fille. Pour le couler avant la sortie. Elle y met le paquet, elle y met tout, elle y met quinze ans de métier. Et ça ne coule rien du tout. Le lendemain matin, Élodie l’a lue, et elle y a reconnu, mot pour mot, les tournures de sa mère. Tu peux faire semblant toute ta vie, ta fille connaît ta syntaxe.

Élodie entre dans la librairie à onze heures, l’heure des retraités et des poussettes, la critique imprimée à la main. Elle se plante devant la caisse et elle la lit tout haut, phrase par phrase. « Un premier roman qui confond la rancune et le style. » Une dame lâche son Musso. « On sent que l’autrice a des comptes à régler. Qu’elle les règle chez son psy. » Un père de famille met la main sur les oreilles de son môme, je sais pas pourquoi, il n’y a même pas de gros mot. Les clients regardent, personne ne fait semblant de chercher un livre.

Et Sylvie, la gentille libraire, la petite libraire, celle qui n’a jamais dit de mal de personne, ouvre la bouche, et pour la première fois depuis la gifle, c’est sa voix à elle qui sort : « Bonne Âme, c’est moi. Depuis quinze ans. »

Élodie pose la feuille sur la caisse, à côté des marque-pages.

« Je sais, maman. Le chapitre sept, c’est toi. Je l’ai écrit pour être méchante une fois sous mon vrai nom. »

Et depuis ce jour, dans la vitrine de la gentille libraire, le roman d’Élodie est ouvert au chapitre sept, avec un marque-page signé Bonne Âme.

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