Ton pouce a déjà hésité sur « Envoyer », contre quelqu'un que tu dis adorer ?
Il était une fois un pouce, un pouce de comédienne, suspendu au-dessus de « Envoyer », à l’arrière d’un taxi qui rentre de Saint-Denis vers le 6e : c’est celui de Pascale, cinquante-quatre ans, et ce pouce-là veut balancer au producteur la photo d’Ophélie en train d’embrasser le metteur en scène, le soir même où Ophélie lui a pris son rôle.
Tu vois le tableau. Tu le connais, même. On l’a tous eu, ce pouce.
Cette photo, Pascale l’a prise il y a un mois, devant l’entrée des artistes, et elle ne l’a montrée à personne. Elle l’a gardée au chaud, comme une grenade dans un tiroir à culottes. Ophélie a vingt-huit ans. Vingt-huit ans, tu comprends, l’âge où on te pardonne tout, même d’embrasser un metteur en scène sous un néon de sortie de secours. À tout le monde, Pascale dit : « Je l’adore, cette petite. » Elle le dit avec la bouche en cul de poule des gens qui adorent les petites. Et elle la suit sous un faux compte, évidemment, parce que l’adoration, aujourd’hui, ça se pratique en cagoule.
Chaque soir, dans son deux-pièces de la rue du Cherche-Midi, deux pièces, dans le 6e, pas loin de Saint-Sulpice, entre une boulangerie qui vend des croissants à trois euros et une galerie qui vend du vide à trois mille, Pascale compte ses abonnés. Puis ceux des autres comédiennes de son âge. Une par une. Elle descend, elle remonte, elle compare, jusqu’à ce que le téléphone lui chauffe la main. C’est sa bouillotte, son chapelet, son petit bûcher portatif.
Aujourd’hui, en sortant de la séance de lecture, le producteur l’a prise à part. Le producteur, tu vois le genre : écharpe en été, voix douce de type qui va t’annoncer une mauvaise nouvelle en te faisant croire que c’est pour ton bien. Le rôle de la mère va à Ophélie. « Il nous faut une mère plus jeune. » La mère d’une fille de vingt ans. Fais le calcul, je te laisse. Il a vu le visage de Pascale se décomposer en direct, alors il a ajouté, l’air inspiré, comme s’il citait un moine tibétain entre deux devis : « Ce n’est pas Ophélie qui te prend quelque chose, Pascale. Tant que tu te comptes en cœurs sur ton téléphone, chaque fille plus jeune sera ton ennemie. »
Le pire, c’est qu’il a raison. Les connards ont parfois raison, c’est même à ça qu’on les reconnaît.
Dans le taxi, elle ouvre son téléphone. Une amie aux Césars, robe fendue jusqu’à l’âme. Une autre en Grèce, pieds dans l’eau turquoise, légende en anglais. Et Ophélie qui annonce le rôle. Le rôle de Pascale. Mille cœurs en dix minutes. Mille. Pascale, à son dernier anniversaire, avait publié une photo d’elle sans maquillage, un geste de courage, de vérité, de femme libre. Elle l’a retirée au bout d’une heure. Une heure de liberté, c’est déjà pas mal, il y a des gens qui n’en ont jamais.
Dans le tunnel du Landy, elle appuie sur « Envoyer ».
Plus de réseau.
Le message reste gris, en attente, comme une mauvaise pensée qui hésite sur le seuil. Elle l’annule. Elle le garde sous son pouce. Elle ne lâche rien, Pascale. Elle a fait du Tchekhov.
À la sortie du tunnel, elle appuie de nouveau. Et au même instant, sa fille de quinze ans l’appelle, et l’appel prend tout l’écran, comme les gosses prennent tout, la place, l’oxygène, le dernier yaourt. Elle répond. Sa fille a vu l’annonce d’Ophélie. Quinze ans, l’âge où on est cruel avec une précision chirurgicale : « Les actrices, vous comptez vos cœurs comme d’autres comptent leurs calories. »
Elle raccroche.
Arrive un message d’Ophélie. Évidemment. Les jeunes ont un sens du timing que tu ne leur soupçonnes pas. « Pascale, je suis gênée, je sais que c’était ton rôle. Tu viendras à la première ? » Gênée. Elle est gênée, la petite, avec ses mille cœurs et sa peau qui n’a jamais vu un sérum de sa vie. Pascale répond un cœur. Un seul. Le cœur le plus hypocrite de l’histoire des émojis. Puis elle revient au message du producteur, colle la photo, et approche son pouce de « Envoyer » une troisième fois.
Trois fois. Même dans les contes, on te laisse rarement trois chances de devenir une ordure.
Juste avant que le pouce touche l’écran, la chauffeuse freine d’un coup, porte Maillot. Ne cherche pas ce qu’elles foutent porte Maillot, les GPS ont leurs raisons que la raison ignore. Le téléphone glisse sous le siège. Pascale se plie en deux pour le chercher, le nez dans la moquette d’un taxi parisien, ce qui est en soi une leçon d’humilité.
La chauffeuse, cinquante ans, parle à son amie dans son oreillette. Elle croit que sa cliente a ses écouteurs. Tout le monde a des écouteurs, aujourd’hui, tout le monde est sourd au monde, alors on cause.
« J’ai derrière la comédienne de la série, tu sais, la rousse. Elle doit être verte, à son âge les jeunes lui piquent tous les rôles. Moi, à sa place, j’enverrais n’importe quelle saloperie, je m’en ficherais. »
Au mot « saloperie », Pascale se redresse d’un coup et se cogne la tête au plafond du taxi. Bam. Le genre de choc qui remet les idées en place, ou qui les déplace, enfin qui fait quelque chose. Parce que c’est une chose de devenir une salope dans le secret de son pouce, et c’en est une autre de devenir exactement la salope qu’une inconnue a déjà prévue pour toi entre deux feux rouges.
« Ça va, madame ? » demande la chauffeuse.
Pascale dit que oui. Le téléphone dans la main. Elle sélectionne la photo. Elle l’efface. Pas dans la corbeille, hein, vraiment effacée, deux fois, comme on se lave les mains après avoir touché un homme qu’on regrette.
Puis elle ouvre la conversation d’Ophélie et dicte, assez fort pour que la chauffeuse entende, avec la voix de la Comédie-Française qu’elle n’a jamais eue mais qu’elle a toujours méritée :
« Bravo, Ophélie. Tu vas être formidable. »
Et depuis ce jour, la photo n’existe plus que dans la mémoire de Pascale.