Tu éteins la lumière avant d'enlever ton pull, et tu as encore envie ?
Il était une fois une bouteille de Chartreuse verte, entamée il y a trente ans le soir où Laure a rencontré Bertrand, planquée depuis au fond du buffet derrière la soupière que personne n’utilise, et que Laure, cinquante-neuf ans, galeriste à Grenoble, ressort ce soir pour une seule raison, pas glorieuse, pas avouable : que Bertrand ait envie d’elle.
Laure vit avec Bertrand, soixante-quatre ans, architecte à la retraite, dans un appartement près de la place Notre-Dame, beaux parquets, moulures, la montagne qui regarde par la fenêtre comme une voisine qui n’a rien d’autre à faire. Ils ne font plus l’amour depuis deux ans. Personne ne l’a décidé. C’est arrivé comme la poussière sur une étagère : un jour tu passes le doigt, et c’est gris. Le soir, Bertrand regarde le match. Laure lit au lit, de son côté, avec la discipline d’une femme qui a lu tout Duras pour ne pas avoir à parler de ça. À ses amies, quand la conversation y vient, entre le vin nature et le prix des loyers, Laure dit : « À notre âge, la tendresse suffit. » Et les amies hochent la tête, parce qu’elles disent la même chose, et que tout le monde ment avec beaucoup de dignité.
Ce qu’elle ne dit à personne, c’est qu’elle a encore envie. Souvent. Dans le tram, en réunion, devant une toile un peu trop rouge. Et elle en a honte. Une femme de son âge, se dit-elle, ça ne devrait plus avoir envie. On t’a vendu ça toute ta vie, hein : la femme, ça s’éteint à cinquante ans comme un néon de supermarché, et ce qui reste après, c’est pour les petits-enfants et les confitures. Alors le soir, elle éteint la lumière avant d’enlever son pull. Elle évite la glace de la salle de bains comme on évite un ancien collègue dans la rue.
L’été dernier, à un vernissage, un sculpteur de quarante ans, le genre à poser des parpaings sur des oreillers et à appeler ça une démarche, l’a suivie dans la réserve de la galerie et l’a embrassée. Elle l’a laissé faire une minute. Une minute entière, tu entends ? Soixante secondes de corps vivant. Puis elle l’a repoussé, et elle est retournée servir le champagne, droite, souriante, avec la bouche qui brûlait.
Et puis, en rangeant le bureau de Bertrand, elle tombe sur un courriel imprimé. Parce que Bertrand imprime ses courriels, évidemment, il appartient à cette génération d’hommes qui ne croient à une chose que si elle existe en A4. La réservation du week-end dans le Vercors qu’elle lui avait offert pour leurs trente ans. Annulée par lui. Sans un mot. Laure reste debout avec la feuille. Elle décide que ce sera ce soir.
Elle fait un gratin dauphinois, le sien, celui qui a fait pleurer une belle-sœur lyonnaise, crème, ail, patience. Elle pose sur la table la bouteille de Chartreuse et deux petits verres. Bertrand boit un verre, dit « Comme le premier soir », puis il allume le match et s’endort sur le canapé avant la mi-temps. La bouche ouverte. Le gratin refroidit. La montagne, dehors, ne commente pas.
Puisque l’appartement ne suffit pas, elle reprend le week-end. Elle rappelle l’hôtel du Vercors depuis la galerie, et réserve pour samedi, la même chambre, celle avec la baignoire. Son assistante, vingt-huit ans, piercing au sourcil et zéro patience pour les drames de ses aînés, a tout entendu. Elle dit, sans lever les yeux de l’écran : « Le gratin, l’hôtel… Tu cherches partout de quoi lui donner envie. La seule chose qui marche, c’est de lui dire ce que t’as en toi, sans rien attendre en retour. » Laure fait semblant de chercher un catalogue. On ne se fait pas recadrer par une gamine qui mange des graines de chia.
Le vendredi, Bertrand annule : son dos. Ce dos. Ce dos qui tient debout au stade mais qui flanche devant une baignoire.
Le lendemain, au déjeuner, une amie de Laure, galeriste aussi, soixante ans, des bagues partout, la lucidité d’une femme qui a vendu des croûtes à des notaires pendant trois décennies, repose sa fourchette et lui dit : « Les hommes de soixante ans s’achètent une moto. Les femmes de soixante ans s’achètent un chat. Personne ne s’achète un lit. » Elles rient. Ça ne règle rien, mais au moins c’est drôle.
Il reste la médecine. La science, la blouse, le sérieux. Laure prend rendez-vous chez sa gynécologue, une femme de cinquante ans qui devrait savoir, qui devrait être de son côté, et lui demande s’il existe quelque chose pour donner envie à un homme. La gynécologue sourit, ce sourire de pharmacie, et répond : « Vous savez, madame, à votre âge, c’est normal de ne plus avoir envie. » Laure ne la corrige pas. Elle paye ses soixante euros pour s’entendre dire qu’elle est morte, et elle remercie.
La bouteille est encore sur la table. Ce soir-là, Laure se sert un verre. Puis un deuxième. La Chartreuse, c’est des moines qui l’ont inventée, cent trente plantes et pas une once de pudeur, et ça finit par lui monter quelque part entre la gorge et le ventre. Quand Bertrand se lève pour allumer le match, télécommande à la main, elle dit tout haut :
« J’ai envie de toi. Et j’ai honte d’avoir envie, à mon âge. »
Bertrand repose la télécommande. Il regarde son ventre, ce ventre qu’il porte depuis dix ans comme un colis qu’on ne lui a jamais demandé de signer, puis il la regarde, elle, et il dit :
« Moi aussi, j’ai envie. J’ai honte de mon ventre. Je m’endors exprès devant le match. »
Et depuis ce jour, Laure et Bertrand se couchent la lumière allumée.