Tu as déjà appelé ton premier amour et raccroché quand sa femme a décroché ?
Il était une fois une bague en argent, toute fine, planquée dans une boîte à pilules au fond d’un tiroir de bureau, et Valérie, cinquante-huit ans, avocate à Levallois, veut la léguer par testament à Jean, le type qui la lui a offerte quand elle avait vingt ans et qu’elle n’a jamais portée. Une bague dans une boîte à médicaments, tu vois le genre. Le cœur rangé avec le Doliprane.
Valérie est mariée depuis trente ans à un kiné à la retraite. Un homme qui a passé sa vie à masser des lombaires et qui, à table, chez les amis, la présente toujours de la même façon : « Ma femme, elle est avocate, mais elle est gentille. » Mais. Trente ans qu’il glisse ce *mais*, et trente ans que tout le monde rit, et elle aussi, parce qu’elle est gentille, justement. Ils ont deux fils, grands, partis, qui appellent le dimanche quand ils y pensent.
Au cabinet, Valérie plaide des divorces. Toute la journée, des femmes en larmes et en tailleur lui racontent comment l’amour finit en partage de Thermomix. Et toutes, à un moment, entre deux mouchoirs, lèvent les yeux et demandent : « Et vous, maître, vous êtes heureuse en ménage ? » Elle répond oui. Elle le dit bien, elle a l’habitude de plaider. Quand ses copines, au troisième verre de blanc, se mettent à parler de leurs premières amours, Valérie pose sa fourchette et dit : « Moi, je ne pense jamais au passé. »
Menteuse.
Ce qu’elle n’ose pas se dire, je te le dis, moi : elle aime Jean depuis quarante ans. Tous les jours. À côté de son mari, qu’elle aime aussi, parce que ça existe, figure-toi, deux amours dans un seul corps, et le corps tient debout quand même. Son mari n’a jamais entendu le nom de Jean. Jean a soixante et un ans, il est marié, il vit au Vésinet, et elle connaît son adresse par cœur, numéro, rue, code postal, comme une prière. Chaque année, le jour de son anniversaire à lui, elle ouvre la boîte à pilules au cabinet, elle regarde la bague, elle la referme. C’est sa messe. Il y a dix ans, elle a passé tout un après-midi dans sa voiture devant chez lui, sans sonner. Puis elle est rentrée faire le dîner. Des endives au jambon, probablement. C’est toujours des endives au jambon, ces soirs-là.
Et puis un associé du cabinet, soixante ans, un bonhomme qui se croyait éternel parce qu’il facturait à l’heure, meurt d’un coup dans l’ascenseur. Entre le deuxième et le troisième. Pas de testament, évidemment : il comptait vivre. Le corps n’est pas froid que sa femme et sa maîtresse se crêpent déjà le chignon dans le couloir pour son appartement. Deux veuves pour un trois-pièces. Les stagiaires prennent des notes.
Le soir même, Valérie écrit le sien. À la main, au stylo, propre. Et en bas, elle ajoute une ligne : « Ma bague en argent, à Jean. »
Elle porte ça chez un notaire de Levallois, un homme de soixante-cinq ans qu’elle connaît depuis toujours, du genre à sentir l’eau de Cologne et le dossier poussiéreux. Il lit. Il arrive à la ligne. Il enlève ses lunettes, lentement, comme on retire son chapeau devant un cercueil. Il dit que la famille contestera, une bague à un homme qui n’est pas le mari, et que son mari la lira, cette ligne, chez lui, dans ce bureau, assis sur cette chaise-là. Puis il ajoute, très calme : « Les hommes lèguent à leurs maîtresses de leur vivant. Les femmes attendent d’être mortes. »
Même un notaire peut avoir raison une fois dans sa vie.
Alors Valérie appelle Jean. Pour le prévenir, dit-elle. Tu parles. Ça sonne, et c’est la femme de Jean qui décroche, « allô ? » avec une voix de femme qui a une cuisine équipée et un mari en pull. Valérie raccroche sans rien dire, comme une ado de quatorze ans, sauf qu’elle a cinquante-huit ans et une robe d’avocate dans le placard.
Le soir, elle range la boîte à pilules. Son mari la regarde faire depuis la porte. Le kiné. Le gentil. Celui qu’on croyait juste bon à masser des nuques et à faire des blagues pourries. Il dit : « L’amour qui dure, ce n’est pas celui qu’on vit. C’est celui qu’on n’a jamais mis en cage. Le quotidien, ça tue tout. »
Il ne demande rien.
Trente ans qu’il sait, peut-être. Trente ans qu’il présente sa femme avec un *mais*, et le *mais*, c’était peut-être ça.
Puisque le téléphone ne passe pas, elle y va. Elle prend la voiture, la boîte dans son sac, et cette fois elle ne reste pas garée comme une cruche à regarder les volets. Elle sonne au Vésinet.
Jean ouvre. En pull, les lunettes sur le front, la soixantaine bien tassée, rien d’un prince, un monsieur. Il la reconnaît tout de suite. Pas une seconde d’hésitation, pas un « vous êtes… ? ». Elle lui tend la bague. Il ne la prend pas.
« Garde-la. »
Et là, il sort son portefeuille de sa poche, le portefeuille de mari, celui avec la carte Vitale et les tickets de pressing, et il en tire une photo d’elle à vingt ans. Cornée. Usée aux angles. Quarante ans à se frotter contre les billets et les reçus de carte bleue. Il la lui montre sans la lâcher, parce que celle-là, il ne la rend pas.
« J’ai aimé ma femme quarante ans. Et toi aussi, tous les jours. »
Et depuis ce jour, Valérie porte la bague de Jean au doigt, juste au-dessus de son alliance.