Quand on te demande comment ça va, tu ajoutes un souci qui n'existe pas ?

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Il était une fois une fiche bristol blanche, rangée dans la poche avant d’un sac, à Rennes, et une femme, Véronique, cinquante-cinq ans, graphiste indépendante, qui voudrait écrire dessus, pour une fois, une vraie raison, avant de la lire à son psy, comme chaque jeudi depuis vingt-deux ans.

Tu la vois d’ici. Les lunettes de couleur, l’écharpe qui fait artiste mais pas trop, le genre de femme qui a des avis sur les polices de caractères et qui a raison. Elle vit seule depuis son divorce, et franchement elle s’en porte très bien, le mari n’a laissé derrière lui qu’une perceuse et un abonnement à L’Équipe qu’elle n’a jamais résilié, par flemme. À sa sœur Isabelle, cinquante-huit ans, pharmacienne, elle dit que le jeudi, c’est le yoga. Isabelle y croit. Isabelle croit à tout ce qui se vend en tube.

Au café en bas du cabinet, avant chaque séance, Véronique sort une fiche et écrit dessus, au feutre fin, un rêve. Aujourd’hui, c’est sa mère qui marche dans un lac, en robe de mariée, sans se retourner. Elle n’a jamais fait ce rêve. Elle souligne deux mots, « robe » et « retourner », parce qu’elle sait ce qui plaît. Elle paie son café et elle monte.

Parce que voilà le drame de Véronique, et tu vas rire : elle va bien. Son travail marche, elle dort comme une souche, elle n’a peur de rien, même pas des factures. Alors les semaines où il ne lui arrive rien, elle invente. Un rêve, une colère contre sa mère, une angoisse dans un parking. Dans son placard, il y a vingt-deux ans de fiches, dans des boîtes à chaussures, classées par année : des Clarks, des Converse, une boîte de Repetto de l’époque où elle croyait encore aux ballerines. Quand une séance se passe sans qu’elle pleure, elle se trouve vide en rentrant, comme si elle avait payé un restaurant pour une assiette d’eau chaude.

Le psy est un vieil homme qui aurait dû prendre sa retraite depuis longtemps et qui ne garde plus que quelques patients, le jeudi, comme d’autres gardent un potager pour ne pas mourir devant la télé. Une fois, Véronique n’a rien dit pendant toute la séance. Lui non plus. C’est la meilleure heure qu’elle ait passée dans ce cabinet. La semaine suivante, paniquée, elle est arrivée avec deux rêves.

Et puis un samedi, au marché des Lices, devant l’étal du poissonnier, son cœur se met à cogner, ses mains tremblent, elle lâche son sac. Elle a peur. Une vraie peur, de celles qu’on ne commande pas. Il n’y a rien. Des huîtres. Un homme qui pèse des moules. Du soleil, en Bretagne, ce qui en soi devrait inquiéter tout le monde. Le poissonnier ramasse son sac, le lui tend avec ses grosses mains qui sentent la marée, et lui dit :

« Une peur pour rien, c’est ce que vous aurez de plus vrai aujourd’hui. Cherchez-lui une raison, et vous la tuez. »

Tu crois qu’elle l’écoute ? Bien sûr que non. Elle a enfin quelque chose de vrai pour la fiche, vingt-deux ans qu’elle attend ça. Il lui manque juste la raison. Une fiche sans raison, c’est un logo sans client.

Elle appelle Isabelle, en pleine heure de pointe des ordonnances, et lui demande ce qui s’est passé quand elles étaient petites. Un poisson, un marché, une noyade, n’importe quoi. Isabelle, qui croit au yoga, soupire comme on soupire derrière un comptoir.

« Il ne s’est rien passé. Maman nous laissait tranquilles, c’est tout. »

Puis elle ajoute, sans savoir pour sa sœur, avec cette méchanceté tranquille des gens qui vendent du Doliprane toute la journée :

« Les gens qui paient un psy depuis vingt ans, ils se paient quelqu’un pour les trouver intéressants. »

Véronique raccroche. Elle va chez son médecin, un jeune homme avec une barbe de start-up et des baskets à trois cents euros. Elle décrit le cœur, les mains, le sac, le poissonnier. Il tape sur son clavier sans lever la tête.

« Cinquante-cinq ans ? C’est la ménopause, madame. »

Il lui donne une ordonnance et le nom d’une application de respiration, comme on donne un ticket de parking. Ménopause. Vingt-deux ans d’inconscient, de lacs, de mères, de parkings, et ce gamin résume tout en quatre syllabes.

Alors cette nuit-là, Véronique vide les boîtes à chaussures sur le tapis du salon et cherche, dans les fiches, une peur qui ressemble à celle-là. Elle relit ses mensonges un par un. Ils sont bien écrits. Elle a du talent, c’est ça le pire.

Au matin, Isabelle passe lui déposer des comprimés de la pharmacie, parce qu’elle a beau être pénible, c’est sa sœur. Elle la trouve assise au milieu des fiches, en peignoir, la tête d’une femme qui a fouillé sa propre poubelle. Isabelle en ramasse une, la lit, hausse un sourcil.

« La mère dans le lac en robe de mariée ? C’est le film qu’on a vu chez mamie, à Noël. Tu étais petite. »

Elle regarde les boîtes, toutes ces années empilées en carton.

« Le yoga, hein. »

Elle repose la fiche et se fait un thé. Elle ne demande rien. C’est sa façon d’aimer, et c’est la seule qu’elle connaît.

Le jeudi, Véronique ne s’arrête pas au café. Elle monte au cabinet avec une fiche blanche. Elle s’assoit, et elle dit :

« Je n’ai rien. Je n’ai jamais rien eu. Je vous invente des rêves depuis vingt-deux ans, parce que si je vais bien, je ne suis personne. »

Le psy pose son carnet. Il la regarde longtemps, avec ses yeux de vieux qui en ont trop entendu.

« Moi aussi, j’ai un psy, depuis trente ans. Je lui raconte des rêves que je n’ai pas faits. Souvent, ce sont les vôtres. »

Il se tait. Dehors, une moto passe. Puis il demande :

« Et cette peur, au marché ? »

Véronique regarde la fiche blanche sur ses genoux.

« Elle est partie. Je ne sais pas pourquoi. »

Et depuis ce jour, Véronique arrive le jeudi avec une fiche blanche, et certaines séances, ils ne disent presque rien.

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