Tu remontes vérifier que c'est fermé, parce que chez toi, tout n'est pas à toi ?

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Il était une fois une porte palière à deux serrures, au quatrième étage d’un immeuble d’Issy-les-Moulineaux, et devant elle Régine, soixante-cinq ans, commissaire-priseuse à la retraite, qui veut la franchir pour toute une journée et remonter à la tribune de Drouot. Tu vas me dire : une porte, ça se ferme, on descend, on prend le métro. Toi, oui. Régine tourne la clé, tire la poignée, retourne la clé, tire encore. Dix fois. Comme on se signe dans une église où on ne croit plus en rien, juste au cas où. Elle descend. Et souvent, elle remonte.

Parce que derrière la porte, il y a quarante objets. Une commode Louis XV, ventrue comme un notaire après déjeuner. Un vase de Gallé. Des pendules. Des dessins. Elle les a tous achetés à ses propres ventes, pendant trente ans, par Thierry, antiquaire rue de Grenelle, qui levait la main à sa place. Un commissaire-priseur n’a pas le droit d’acheter à ses ventes. C’est la règle. Le marteau, c’est Dieu, et Dieu ne fait pas ses courses dans le magasin qu’il a créé. Sauf que Dieu, à force de voir passer des merveilles sous son nez en criant « Qui dit mieux ? », il a fini par avoir envie de dire mieux lui-même.

À ses enfants, à ses amies, elle dit qu’elle a tout hérité de sa mère. Les enfants hochent la tête. Les enfants, ça ne demande jamais l’arbre généalogique d’une commode, ça demande juste quand elle sera à eux.

La vérité, elle ne l’a dite qu’à une seule personne : le livreur qui a monté la commode. Un inconnu, en sueur, quatre étages sans ascenseur pour le buffet du roi. En signant le bon, elle lui a dit : « Celle-là, je l’ai achetée à ma propre vente, sous le nom d’un autre. Si on me la vole, je ne pourrai même pas porter plainte. » Il a demandé où il devait la poser. La plus grande confession de sa vie, et le type voulait savoir si c’était contre le mur de gauche.

Une fois, une seule, elle a essayé de s’en défaire. Elle a remis le vase en vente, sans son nom, chez un confrère. Le jour de la vente, elle a appelé Thierry. Il l’a racheté pour elle. C’est ça, la délivrance, chez les bourgeois : tu paies deux fois le même vase, et tu appelles ça un cheminement.

À son pot de départ, le président de la chambre, cravate de soie, bouche en cul de poule, a salué « l’élégance » de Régine. Et « la rigueur » du confrère qui partait le même jour. Trente ans de marteau, des successions entières dispersées en un après-midi, et lui, il te félicite pour ton foulard. Le confrère, la rigueur. Elle, l’élégance. Comme si elle avait passé sa carrière à bien se tenir sur une chaise.

Et puis la jeune commissaire-priseuse qui lui a succédé l’appelle. Elle l’invite à la vente du lundi, à Drouot, pour adjuger le premier lot. Un hommage. Un petit cadeau poli de la relève à la vieille.

Le lundi, Régine ferme la porte. Descend un étage. Remonte. Vérifie. Descend. Remonte. Sur le palier, elle croise la voisine du dessous, une ancienne infirmière, son sac de courses à la main, des poireaux qui dépassent. Régine lui demande de surveiller sa porte toute la journée pendant qu’elle sera à Drouot. La voisine refuse. Elle dit : « Vous avez vidé les appartements des morts pendant quarante ans, et vous avez peur qu’on vous vide le vôtre. » Et elle s’en va avec ses poireaux, contente d’elle, comme toutes les infirmières qui ont vu des gens nus et croient avoir tout compris de l’âme humaine.

Régine rentre chez elle. Elle ne part pas.

Elle appelle un serrurier pour faire poser une troisième serrure, tout de suite, et pouvoir filer à Drouot avant la vente. Il arrive : un jeune homme, casquette, perceuse, l’air de quelqu’un qui facture le déplacement avant de dire bonjour. Il perce la porte. Il regarde, par la porte ouverte, les pendules, la commode. Et il dit : « Trois serrures pour des vieux meubles ? Personne n’en veut, de ça, madame. Ce que vous protégez, c’est autre chose. » Voilà. Vingt-cinq ans, une perceuse, et il se prend pour un psychanalyste. Il ajoute qu’elle doit rester là jusqu’au soir, pour recevoir les clés. Elle manquera la vente.

Elle appelle Thierry, pour qu’il vienne garder l’appartement. Il est déjà à Drouot. Il dit : « Je ne peux pas, j’enchéris aujourd’hui. » Il raccroche. Trente ans à lever la main pour elle, et pas une minute pour garder son palier.

Alors Régine prend son manteau. Elle laisse le serrurier sur le palier, la porte ouverte et percée, et elle part. Sans se retourner. Sans vérifier. Pas une fois. Tu imagines ce que ça coûte, à une femme qui vérifie dix fois, de ne vérifier zéro fois ? C’est comme sauter d’un pont en escarpins. Le serrurier, lui, s’en va à midi sans fermer. Normal. Ce n’est pas sa porte, ce n’est pas son âme.

À Drouot, la jeune commissaire-priseuse lui tend le marteau à la tribune. Régine le prend. Il pèse le même poids qu’avant, c’est-à-dire tout. Elle se penche vers la jeune et lui dit, à voix basse : « Le monsieur du troisième rang m’a acheté quarante objets à mes propres ventes. »

Le premier lot est annoncé. Au troisième rang, Thierry lève la main. Évidemment. Il lève toujours la main, Thierry, c’est son seul talent, un bras qui monte.

Régine dit tout haut, dans le micro, et toute la salle l’entend : « Il enchérit pour vous. Comme pour moi. »

La salle se fige. Les marchands, les collectionneurs, les veuves en vison, tout ce petit monde qui fait semblant de ne rien savoir depuis toujours.

La jeune commissaire-priseuse dit : « Depuis mon premier jour. »

Régine abat le marteau : « Adjugé, au monsieur du troisième rang. »

Et depuis ce jour, Régine sait que sa porte est restée grande ouverte tout l’après-midi sans que personne n’entre, et elle la vérifie toujours dix fois.

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