Tu as déjà appris par cœur ce qu'il aime, pour briller devant ses amis ?
Il était une fois un ticket de métro, un vrai, violet, un peu mou, au dos duquel Muriel, cinquante-cinq ans, cadre à la mairie du 5e, a recopié au stylo bille une phrase de Spinoza, qu’elle compte bien placer ce samedi soir au dîner où Olivier, l’homme qu’elle voit depuis un mois, la présente à ses plus vieux amis, rue Mouffetard. Olivier a soixante ans, il enseigne la philosophie à la Sorbonne, il a la barbe qu’il faut et l’écharpe qui va avec.
La phrase, c’est : « La joie est le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection. »
Muriel n’a jamais lu Spinoza. Elle l’a apprise dans la ligne 7, la semaine dernière, en la marmonnant entre Censier-Daubenton et Place Monge, comme une gamine qui révise sa récitation, sauf que la gamine a cinquante-cinq ans et un manteau à trois cents balles. À Olivier, elle a dit qu’elle l’avait lu à vingt ans. Elle ment bien. Elle a de l’entraînement.
Parce que tu vois, Muriel, avec chaque homme, elle devient son élève. Le premier mari, c’étaient les vins de Bourgogne : elle a appris à dire « minéral » en fronçant le nez, pendant onze ans. Le deuxième, c’était le golf : elle a passé des dimanches entiers en polo rose à taper dans une balle qui ne lui avait rien fait. Elle n’a jamais aimé ni l’un ni l’autre. Ni les maris, ni le vin, ni le golf. Mais elle a eu de bonnes notes partout.
À la mairie, c’est elle qui écrit les discours de l’adjoint à la culture. Il les lit avec des trémolos, il fait des pauses là où elle a mis des virgules, et c’est lui qu’on applaudit. Elle, elle range les chaises.
Une fois, une seule, à un premier rendez-vous, elle a dit la vérité. Elle a dit qu’elle aimait les émissions de rencontres à la télé, les gens qui tombent amoureux dans des fermes, qui pleurent devant des caméras. Le type a payé son demi et n’a jamais rappelé. Leçon retenue. Depuis, elle a lu Spinoza à vingt ans.
Les amis d’Olivier habitent un grand appartement au-dessus du marché, avec des parquets qui craquent comme il faut et des bibliothèques jusqu’au plafond, le genre d’endroit où même les toilettes ont des livres. Il y a un ancien collègue de la Sorbonne, et sa femme, la maîtresse de maison, qui a enseigné elle aussi. Les autres invités sont des collègues. Tout le monde a un avis et un doctorat.
Dans l’entrée, Olivier tient la main de Muriel comme on tient un parapluie et la présente : « Muriel, qui travaille à la mairie. » Point. Comme on dirait : Muriel, qui a un chien.
À l’apéritif, on parle de la peur de mourir, parce que chez ces gens-là, on parle de la mort avec des olives. Muriel prend sa respiration, elle dit : « La joie est le passage… » Et Olivier finit à sa place, plus fort, d’une voix d’amphithéâtre, et tout le monde le regarde lui. Elle reste avec la bouche ouverte et un gressin à la main.
Pendant le dîner, elle s’accroche. Elle ramène la conversation vers la liberté, elle a préparé sa transition, elle ouvre la bouche. Un invité se tourne vers elle : « Vous êtes à la mairie ? Alors vous allez pouvoir me dire pourquoi les trottoirs de la rue Mouffetard sont dans cet état. » Et il parle des trottoirs. Des pavés. Des poubelles. D’une dame qui s’est tordu la cheville en deux mille quelque chose. Il parle des trottoirs jusqu’au fromage, et même pendant le fromage, avec du comté dans la bouche.
Devant le gâteau, Muriel ne demande plus la permission. Elle dit la phrase en entier, d’une traite, comme on saute d’un plongeoir : « La puissance est le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection. » Le trac lui a mangé un mot. Olivier sourit, le sourire du prof qui rend une copie, et corrige, devant tout le monde : « Pas "puissance", "joie". » Le mari de la maîtresse de maison pose sa fourchette et explique pendant dix minutes pourquoi c’est important, avec des mains qui dessinent des concepts dans l’air au-dessus de la tarte.
L’invité des trottoirs se penche vers Muriel : « Il vous corrige devant tout le monde parce que sans vous, il n’aurait personne à corriger. » C’est la seule chose intelligente qu’il dira de la soirée. Il retourne à ses pavés.
La maîtresse de maison se lève, ramasse les assiettes et dit, sans regarder personne : « Les femmes qui arrivent avec Olivier, elles ont toutes lu Spinoza la veille. »
Silence. Quelqu’un ressert du vin. Olivier rit, parce qu’il croit que c’est sur les femmes.
Muriel prend les verres et suit la maîtresse de maison dans la cuisine. Une cuisine immense, avec un frigo couvert de cartes postales de Venise. Elle sort le ticket de sa poche, le pose sur la table, à plat, comme on avoue un crime, et dit : « Je ne l’ai jamais lu. J’ai appris la phrase dans le métro. Avec chaque homme, je deviens son élève. Les vins, le golf, maintenant Spinoza. »
La maîtresse de maison pose les assiettes dans l’évier. Elle prend le ticket. Elle le lit. Il y a écrit « joie », en toutes lettres, de la main de Muriel. Elle dit : « Moi, j’ai fait ma thèse sur Spinoza pour plaire à mon mari. Il y a trente ans. Je ne l’aime pas, Spinoza. Je n’ai jamais osé le dire à table. »
Et depuis ce jour, le ticket est aimanté sur le frigo de la maîtresse de maison, entre deux gondoles, et ni l’une ni l’autre ne sait ce que veut dire la phrase.