As-tu déjà dit à tes amis qu'il était souffrant, pour y aller sans lui ?
Il était une fois un carnet de cotes à couverture noire, bourré de chiffres au crayon de menuisier, qui dort dans la poche d’une veste en velours jetée sur un lit, rue de Fleurus, à Paris, et une femme, Anne, cinquante-trois ans, juge d’instruction, qui veut y trouver, une seule fois, de la main de son mari, un « je t’aime ».
Vincent est mort il y a trois semaines. Arrêt du cœur, dans son atelier. Ébéniste. Vingt-six ans de mariage, et pas une fois il ne l’a dit, ni écrit. Pas sur un Post-it, pas sur une carte d’anniversaire, pas même au dos d’une facture. Rien.
Faut dire que Vincent parlait peu. Gamin, il bégayait, et il en a gardé l’idée que chaque mot coûte cher. Anne, elle, les mots, c’est son métier. Elle en arrache tous les jours aux voyous, aux notaires, aux ministres. Elle a passé vingt-six ans à ne pas en arracher trois à son mari.
Aux pompes funèbres, le conseiller, costume gris, voix de veilleuse, le type qui vend du chagrin au mètre linéaire, a posé les questions sur le bois du cercueil au neveu de Vincent. Parce que c’était le seul homme dans la pièce. Tu peux mettre des femmes en robe noire à juger les assassins, pour choisir une planche, on demande au mec. Anne a répondu à sa place : chêne. Et puis, à ce type qu’elle ne reverra jamais, pendant qu’il remplissait son bon de commande, elle a sorti : « J’ai eu honte de lui pendant vingt-six ans. Aux dîners du tribunal, j’allais seule et je disais qu’il avait la migraine. » Le conseiller a demandé si elle voulait des poignées en laiton.
Tu vois le niveau.
Parce que c’est vrai, elle a eu honte. À ses collègues, elle disait qu’il était « dans l’ameublement », comme on dit d’un cousin qu’il est « dans l’import-export » quand il deale. À leur mariage, c’est elle qui a écrit son discours, et lui l’a lu en butant sur chaque mot. Et dans son agenda, elle garde encore la carte d’un avocat général qui citait Racine à un dîner. Racine, putain. Le genre de type qui t’explique Phèdre entre le fromage et le dessert et qui n’a jamais su raboter une porte qui frotte.
Un soir, panne d’électricité. Ils sont restés deux heures dans le noir, sur le canapé, sans un mot. C’est la meilleure soirée qu’elle ait passée avec lui. Le lendemain matin, elle lui a reproché de ne jamais rien dire. Voilà. On est tous des cons, et les juges ne font pas exception.
Aujourd’hui, c’est le jour. Le brocanteur doit venir vider l’atelier, rue du Cherche-Midi, et Anne veut avoir trouvé avant. Assise sur le lit, à côté de la veste, elle lit le carnet page par page, comme un dossier d’instruction. Des longueurs. Des épaisseurs. Des angles. Pas un mot. Le mec écrivait comme une calculatrice.
Elle appelle la sœur de Vincent, soixante ans, une femme qui, à vue de nez, n’a jamais pu la blairer, et lui demande s’il lui a jamais écrit, à elle. La sœur ne prend pas de gants : « Il te parlait pas, parce que chaque fois qu’il ouvrait la bouche devant tes amis, tu finissais ses phrases. »
Anne raccroche. Elle a envie de la mettre en examen.
À l’atelier, ça sent la colle et le vernis, ça sent lui, et c’est insupportable. Le brocanteur, gros pull, ongles noirs, l’œil qui fait déjà les additions, soupèse des rabots comme des melons au marché. Au mur, punaisées, il y a les photos des meubles de l’appartement. Il les regarde et il lâche : « Il vous a fait tout ça, et vous vendez les outils. »
Merci, connard. Elle lui tend le carnet et lui demande ce que veulent dire ces chiffres. Il feuillette, mouille son pouce, feuillette encore. « Ce sont des cotes de meubles, madame. Il n’y a pas de mots là-dedans. » Il lui rend le carnet. « Vous voulez pas qu’il vous ait dit je t’aime. Vous voulez qu’il l’ait dit dans votre langue à vous, pour pouvoir le montrer. »
Le pire, c’est qu’il a raison. Et qu’il le sait, ce con.
La sœur arrive pour prendre la montre de Vincent. Anne, debout entre les établis, le carnet à la main, lui dit : « Je cherche un mot de lui pour pouvoir prouver au tribunal qu’il savait écrire. » Et elle entend ce qu’elle vient de dire, et elle aimerait bien que quelqu’un d’autre l’ait dit à sa place.
La sœur glisse la montre dans son sac. « Moi, à l’école, je disais que j’étais fille unique. Il bégayait, et je voulais des copines. »
Alors voilà. La juge et la frangine. Deux femmes qui ont eu honte du même homme, chacune avec ses raisons de merde, plantées au milieu de la sciure comme deux prévenues sans avocat.
La sœur prend le carnet. Elle ne l’ouvre pas, elle le retourne. Au dos de la couverture, là où Anne, avec ses années de dossiers et sa loupe de magistrate, n’a pas pensé à regarder, il y a une seule ligne. La sœur la lit tout haut :
« Bureau d’Anne, plus quatre centimètres. Elle a mal au dos. »
Et depuis ce jour, cette ligne, découpée, pliée, le seul « je t’aime » qu’elle ait de lui, dort dans la carte de magistrate d’Anne, là où d’autres mettent une photo.