Tu as déjà fait semblant de téléphoner quand quelqu'un te cherchait ?
Il était une fois un dossier de candidature à un label national des bibliothèques, glissé dans une chemise bleue, posé sur un bureau à l’étage d’une médiathèque de quartier, à Nantes, et la femme qui veut l’envoyer au ministère s’appelle Inès, quarante et un ans, directrice, et elle le couve comme d’autres couvent un amant marié.
Parce que ce label, tu vois, c’est de l’argent pour la médiathèque, et pour elle un poste à la Métropole. Un bureau avec vue sur d’autres bureaux. Des gens qui disent « on se cale un point » au lieu de « vous avez le dernier Musso ». Le paradis.
Il faut que je te dise la vérité, même si ça la dessert : Inès ne supporte plus les lecteurs. Pas un peu. Plus du tout. Quand l’un d’eux la demande à l’accueil, elle descend à la réserve, se glisse entre deux rayonnages, et colle son téléphone éteint contre son oreille. Écran noir. Elle hoche la tête. Elle dit « hm hm » à personne. Pendant ce temps, à l’accueil, on répond qu’elle est en ligne avec la Métropole. Ce qui est vrai, d’une certaine façon : spirituellement, elle y est déjà.
Le reste du temps, elle lit des appels à projets. Tu as déjà lu un appel à projets ? C’est de la prose qui n’a jamais été touchée par personne. Inès trouve ça reposant.
La collègue de l’accueil, qui la voit remonter de la réserve avec la tête de quelqu’un qui sort des toilettes d’un train, lui a dit un jour : « Plus ton projet est loin, mieux il te protège. Tant que tu cours après, t’as pas à être ici. » La collègue de l’accueil, c’est le genre de femme qui a toujours raison et qui le sait, ce qui est insupportable, et elle te le dit en mâchant un chewing-gum à la menthe.
Et puis il y a Xavier. Cinquante ans, agent de la salle. Un matin, il l’a surprise à la réserve, téléphone à l’oreille, écran noir, pendant qu’en bas un vieux lecteur la réclamait. Il l’a regardée. Il n’a rien dit. Il a remonté un carton de livres, tranquille, comme un type qui vient de voir un cadavre et qui décide que ce n’est pas son cadavre. Puis il a dit à l’accueil : « Elle est avec la Métropole. »
Tu crois que c’est de la solidarité. Moi je dis que c’est pire : c’est de la pitié.
Les lecteurs prennent Xavier pour le directeur. Évidemment. Il a la cinquantaine, une barbe de grand-père de pub pour la confiture, il est là, debout, dans la salle, à portée de plainte. Le vieux lecteur du fauteuil vert lui apporte ses réclamations comme on apporte une offrande. Les mères lui demandent les horaires d’été. Et un élu, à l’inauguration du nouveau rayon, a serré la main de Xavier en disant « Monsieur le directeur », puis s’est tourné vers Inès pour lui demander de faire passer les petits fours. L’élu, c’est le genre d’homme qui n’a jamais vu une femme diriger quelque chose, à part une ronde. Inès a fait passer les petits fours. Elle a même souri. C’est ça qui est dégueulasse.
Il faut que tu saches un dernier truc. Au début, Inès tenait l’heure du conte, le mercredi. Une fois, un enfant s’est endormi contre elle pendant qu’elle lisait. Tout chaud, tout lourd, la bouche ouverte sur son pull. La semaine suivante, elle a demandé sa mutation au service des acquisitions. Je ne t’explique pas. Si tu as besoin qu’on t’explique, c’est que ça ne t’est jamais arrivé.
Bref. Le ministère avance la date de dépôt : le dossier doit partir avant la fin du mois. Il y manque la partie de Xavier, les chiffres de la salle et dix témoignages de lecteurs. Et Xavier ne la fait pas.
Réunion du lundi. Inès la lui demande. Xavier dit qu’il s’en occupe. Puis il passe la semaine à genoux devant la boîte de retour des livres, cassée depuis l’hiver, avec un tournevis. Toute la semaine. À genoux. Comme un homme qui prie un dieu en métal.
Inès lui écrit un mail, la date limite en gras. Le gras, c’est le cri des gens qui n’osent pas crier. Xavier répond en une ligne : « Je suis en salle. » Le même jour, une collègue de la Métropole écrit que sans témoignages, le dossier ne sera pas lu. La collègue de la Métropole signe avec trois formules de politesse et zéro humanité.
Alors Inès descend. Elle-même. Dans la salle. La chemise bleue sous le bras comme un bouclier de CRS. Elle va droit au vieux lecteur du fauteuil vert et lui demande de témoigner.
Il baisse son journal. « Les chefs, ça descend dans la salle quand il y a un photographe. » Il remonte son journal.
Le vieux con. Le vieux con qui a raison. C’est toujours les mêmes qui ont raison, ici, et jamais elle.
Inès trouve Xavier devant la boîte de retour. Elle reste debout au-dessus de lui, et pour une fois elle ne fait pas semblant de téléphoner. Elle dit : « Je ne les supporte plus. Je n’ai pas ouvert un roman depuis quatre ans. Ce label, c’est pour ne plus jamais descendre. »
Voilà. C’est sorti. Une bibliothécaire qui avoue ne plus lire, c’est un curé qui avoue ne plus croire, sauf que le curé, lui, on le mute à Lourdes.
Xavier pose son tournevis. Il dit : « Moi aussi, je fais semblant de téléphoner. Pas pour les lecteurs. Pour toi. Chaque fois que tu descends avec un dossier, je sors mon téléphone et je parle à personne. »
Et il sort de sa poche dix feuilles pliées. « Tes témoignages. Je les ai depuis un mois. Ils demandent tous la même chose : que la boîte de retour marche. »
Et depuis ce jour, le dossier du label sert de cale sous la boîte de retour, et Inès ne l’a jamais envoyé.