Tu as déjà dit qu'il était malade, pour ne pas dire qu'il est parti ?
Il était une fois une carte de table en papier épais, avec son nom écrit à la plume, « Maître Armelle Le Goff », posée sur une table ronde dans la salle d’un château au bord de l’Erdre, près de Nantes, un de ces châteaux qu’on loue le samedi à des familles qui ont des ancêtres, des crédits et une opinion sur le vin. Armelle a cinquante-quatre ans. Elle est commissaire-priseuse. Elle sait estimer une commode à vingt euros près, juste en passant la main sur le marbre. Et ce soir, elle veut porter ce bout de carton à la table des couples, pour qu’aucun inconnu ne la voie seule.
Faut que tu comprennes le contexte. Son mari est parti il y a trois ans. Chirurgien, la cinquantaine bronzée, un homme qui s’est fait masser le dos jusqu’à en oublier qu’il avait une femme. Il est parti avec sa kiné. Depuis, Armelle va seule aux dîners, et à ceux qui ne la connaissent pas, elle dit qu’il est en voyage, ou malade. Elle a varié les maladies. Elle a fait le lumbago, la bronchite, le congrès à Montréal. Ce soir, il a la grippe.
Dans le taxi, en regardant les berges défiler par la vitre, elle l’a dit au chauffeur, qu’elle ne reverra jamais : « Mon mari est parti avec sa kiné. Ce soir, je vais dire à tout le monde qu’il a la grippe. » Le chauffeur a monté la radio. Nostalgie. Un slow. Même lui, il n’a pas voulu de ça dans sa voiture.
Elle a essayé, une fois, de dîner seule au restaurant. Une table pour une personne, un livre, un verre de muscadet, toute la panoplie de la femme libre qui s’en fout. Elle est partie avant le dessert, le livre fermé. Les serveurs la regardaient comme une chaise qu’on a oublié de ranger.
Et voilà le plan de table. Sa carte est au fond, à la table des célibataires, collée aux enceintes, à côté de celle de sa fille Olympe, quinze ans, qu’elle a amenée pour ne pas venir seule, comme on amène un parapluie. À cette table, il n’y a que des femmes. Les hommes seuls, eux, ont été répartis entre les couples, un par table, comme des petits pains. Un homme seul, c’est un invité. Une femme seule, c’est un problème de logistique.
Armelle va voir la mère de la mariée, une cliente, à qui elle a vendu la commode de sa propre mère. Elle connaît ses tiroirs. Elle lui demande une place à une table de couples, parce que son mari aurait dû venir, mais il a la grippe, le pauvre. La mère de la mariée sourit avec toutes ses dents refaites et dit que le plan de table est fait depuis un mois, que tout le monde est content. Tout le monde, c’est-à-dire elle.
Alors Armelle fait ce qu’elle fait dans une salle des ventes quand personne n’ose lever la main : elle adjuge. Elle prend sa carte, la porte elle-même à une table de couples, près de la piste, et s’assoit. Adjugé.
Un homme lui demande ce que fait son mari. Évidemment. On ne demande pas à une femme ce qu’elle fait, on lui demande ce que fait l’absent. Elle dit qu’il est chirurgien, qu’il fait de la voile, qu’il est désolé. Elle le rend presque aimable. C’est son métier, de mettre en valeur les meubles abîmés.
Et là, Olympe arrive derrière elle avec son assiette de saumon, et dit tout haut, devant toute la table :
« Papa est parti avec sa kiné il y a trois ans. Et toi, tu dis qu’il a la grippe. »
Silence. Une fourchette. Une épouse qui se découvre un intérêt soudain pour sa serviette.
L’homme qui avait posé la question la regarde, sans méchanceté, presque gentiment, ce qui est pire :
« Ce n’est pas votre mari qui vous manque. C’est la chaise. Il ne vous a jamais rien donné d’autre. »
Armelle se lève, attrape sa fille par le coude et l’emmène dans le couloir, entre deux portraits d’aïeux à moustaches. Elle lui demande de retourner à la table et de dire qu’elle s’est trompée, que c’était une blague, juste pour garder sa place près de la piste. Elle supplie presque. Olympe refuse. Quinze ans, l’âge où on n’a pas encore appris à mentir pour une chaise. Elle tourne les talons, retourne à la table des célibataires, où les femmes rient fort, trop fort, avec du rouge à lèvres sur les dents, et elle s’assoit au milieu d’elles comme si c’était la meilleure place de la salle.
Armelle revient vers la table des couples. Tout le monde a entendu. Sa chaise est déjà prise par un sac à main. Un sac de marque, contrefait, elle le voit à la couture, mais ce n’est pas le moment. Elle reprend sa carte. Elle traverse la salle, la piste, les regards, et va s’asseoir à la table des célibataires, près des enceintes, à côté de sa fille.
La mère de la mariée passe derrière les chaises avec le photographe, pour faire les tables une par une, sourires, verres levés. Armelle se tourne vers elle :
« Je n’ai plus de mari depuis trois ans. J’aime mieux mentir à des inconnus que m’asseoir ici. »
La mère de la mariée regarde la table, les femmes, Olympe, la carte en papier épais posée de travers. Elle renvoie le photographe d’un geste. Elle se penche :
« Le mien dort au sous-sol depuis dix ans. Ce soir, il est à la table d’honneur, parce que ça fait bien sur les photos. »
Et depuis ce jour, aux mariages, Armelle demande la table des célibataires, et c’est elle qui part la dernière.