Tu as déjà fait semblant de chercher quelque chose pour ne pas y aller ?

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Il était une fois une clé de salle de classe, la 214, au bout d’un porte-clés rouge, et Isabelle, cinquante-sept ans, prof de lettres dans un lycée de Lille, qui essaie depuis la Toussaint de la fourrer dans la main de quelqu’un d’autre, n’importe qui, pourvu que ce ne soit plus la sienne. C’est la salle de sa seconde 4. Tu vois le genre de clé. Elle pèse trois grammes et elle t’arrache le bras.

Isabelle coordonne l’équipe de lettres. Coordonner, c’est le mot qu’on donne aux femmes de cet âge pour qu’elles remplissent les tableaux sans être payées plus. Dans l’équipe, il y a Damien, trente-quatre ans, deux terminales, et des élèves qui lui demandent des livres. Des livres, tu entends ? Il a le pull bien coupé, la barbe de trois jours entretenue comme un bonsaï, et il le sait, qu’on lui demande des livres. Il le porte comme une médaille. Le proviseur a soixante ans. C’est tout ce qu’il y a à dire sur le proviseur, et c’est déjà trop.

Un jour, Damien pousse la porte de la reprographie pour faire ses photocopies. La lumière est éteinte. Isabelle est assise sur un carton de ramettes, la clé de la 214 serrée dans le poing. La sonnerie a sonné il y a dix minutes, la seconde 4 l’attend dans le couloir. Elle fait ça avant chaque heure avec eux, depuis la Toussaint : dix minutes dans le noir, puis elle monte. Elle a peur de ces trente gamins de quinze ans. Trente gamins qui n’ont pas encore fini de muer et qui la terrorisent plus qu’aucun mec ne l’a jamais terrorisée dans un parking. Elle dit à Damien : « Je cherchais du papier. » Le papier est sous elle. Elle est assise sur cinq mille feuilles A4 et elle cherche du papier. C’est ça, la dignité, à cinquante-sept ans : un mensonge tellement gros qu’il te sert de siège.

En classe, elle garde la clé dans le poing toute l’heure. Elle a poussé son bureau contre la porte, comme dans les films où la horde arrive, sauf que la horde est déjà dedans, en sweat à capuche. La seconde 4 l’appelle « Mamie ». Le professeur d’histoire a soixante ans ; lui, ils l’appellent « Monsieur ». Trois ans de plus qu’elle, et du respect en prime. Ne cherche pas, il n’y a rien à comprendre, ou plutôt si, tout, et c’est bien le problème. À la Chandeleur, elle leur a apporté des crêpes, faites la veille, debout dans sa cuisine jusqu’à pas d’heure avec la poêle de sa mère. Ils les ont mangées sans lever les yeux de leurs téléphones. Pas un merci. Du sucre sur les écrans.

En seconde 4, un garçon du fond lève la main au début du cours. Il a cette tête de petit roi qu’ont les garçons du fond depuis qu’il y a des fonds. Il dit, devant tout le monde : « Madame, on vous a vue sortir de la photocopieuse quand ça a sonné. Vous vous cachez de nous ? » La classe rit. Trente rires, ça fait un bruit de moteur.

Alors elle va trouver Damien à la machine à café et lui tend la clé de la 214 : « Je te donne ma terminale, tu prends ma seconde 4. Pour ta carrière, une seconde difficile, c’est bien vu. » Il ne prend pas la clé. Il touille son gobelet avec la petite tige en plastique, l’air d’un type qui a lu deux livres de psychologie dans le train : « Je garde mes terminales. Vous ne cherchez pas un échange, vous cherchez quelqu’un d’assez docile pour porter votre peur à votre place. » Docile. Il lui sort docile, à elle, qui a passé trente ans à être docile pour tout le monde dans ce bahut.

Elle monte au proviseur. Elle pose la clé sur son bureau et lui demande de faire l’échange par une note de service. Il ne la touche pas, la clé, comme si elle avait la gale : « Les profs qui veulent changer de classe en novembre, ce sont toujours ceux qui ont peur de la leur. Arrangez-vous avec Damien. » Il lui rend la clé. Soixante ans, une cravate, un bureau avec une fenêtre, et toute la sagesse du monde tient pour lui dans « arrangez-vous ». C’est ça, un chef : un homme qui te rend tes clés.

À la réunion d’équipe, devant les cinq collègues, elle annonce : « À la rentrée de janvier, Damien prend la seconde 4. C’est une décision d’équipe. » Elle pose la clé devant lui. Les cinq collègues regardent leurs agendas avec une passion soudaine. Damien la repousse vers elle : « Non. » Une seule syllabe. Le porte-clés rouge glisse sur la table en formica comme un palet de hockey.

Elle le rattrape dans l’escalier, seule avec lui, et cette fois elle ne coordonne plus rien du tout. Elle lui met la clé dans la main : « Je ne supporte plus leurs têtes. Prends-la, je t’en supplie. » Supplier un type de trente-quatre ans dans une cage d’escalier qui sent la javel. Il lui rend la clé et descend. Il ne se retourne pas. Ils ne se retournent jamais, ceux-là.

À la sonnerie suivante, elle ouvre la porte de la reprographie pour s’y asseoir. La lumière est éteinte. Et là, tu vas aimer. Damien est assis sur le carton de ramettes, sur son carton à elle, la clé de la salle de sa terminale dans le poing. Sa classe l’attend dans le couloir du deuxième, ses chers petits lecteurs, ses demandeurs de livres. Le pull bien coupé est froissé aux coudes. Isabelle ne dit pas « tu cherchais du papier ». Elle ne lui fait pas ce cadeau-là. Elle lui dit, tout haut, assez fort pour que la photocopieuse l’entende : « Tu fais comme moi. Tu te caches ici dix minutes parce que tu as peur de ta classe. »

Et depuis ce jour, ils attendent à deux dans la reprographie, dix minutes, chacun avec la clé de sa salle dans le poing, elle sur le carton, lui par terre.

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