Tu fais défiler d'autres visages pendant que celui d'à côté dort encore ?
Il était une fois un écran de téléphone allumé dans la salle de bains d’une chambre d’hôtel de la place de la Comédie, à Montpellier, au milieu de la nuit, et le pouce d’Héloïse, trente-trois ans, directrice générale d’une PME d’export de vins, posé sur « Supprimer », pour effacer enfin son application de rencontre.
Dans le lit, il y a Baptiste. Trente-six ans, ingénieur de passage, rencontré sur l’application deux heures plus tôt. Il dort. Évidemment qu’il dort. Un homme qui vient de jouir, tu lui donnes un oreiller, il te fait une sieste de nourrisson avec la conscience d’un pape. En bas, à leur arrivée, à onze heures, la réceptionniste de nuit, cinquante ans, a tendu à Héloïse la clé de la même chambre que d’habitude. Elle a regardé Baptiste, puis Héloïse, et elle est retournée à son roman sans un mot. Le genre de silence qui te fait un rapport complet.
Faut que tu comprennes une chose : Héloïse n’est pas à plaindre, et c’est bien ça le problème. Elle gagne bien sa vie. Elle a un appartement à Antigone, une voiture, une boîte qui marche. Elle vend du vin à des Chinois et à des Belges, elle signe des contrats avec des types qui l’appellent « ma petite » jusqu’à ce qu’ils voient les chiffres. La chambre, c’est elle qui la prend, toujours la même, et c’est elle qui la paie. Personne ne met les pieds chez elle. Chez elle, c’est chez elle.
Sur son profil, elle a écrit « assistante ». Quand elle mettait « directrice générale », les hommes ne répondaient pas. Pas un. Des chirurgiens, des commerciaux, des mecs qui posent avec un poisson mort, tous évaporés. Assistante, là, ça mord. Ils aiment bien qu’on assiste. À ses amies, elle dit : « Je cherche quelqu’un de sérieux. » Et les amies hochent la tête, parce que c’est ce qu’on dit, et qu’on ne demande jamais à une femme ce qu’elle cherche vraiment, de peur qu’elle réponde.
Alors voilà le rituel. Elle se relève à chaque rendez-vous. Quand l’homme s’endort, elle s’assoit sur le rebord de la baignoire et elle fait défiler les profils jusqu’au matin. Le lendemain, elle le bloque. Elle ne se souvient d’aucun visage. Aucun. Ils pourraient la croiser rue de la Loge, elle leur demanderait l’heure. Ce qu’elle ne dit à personne, c’est qu’elle n’attend rien de ces hommes. Ce qu’elle aime, c’est la seconde où un nouveau profil arrive. Cette petite décharge. Et elle en a honte, comme si c’était plus sale que le reste.
L’été dernier, une fois, elle est restée pour le petit déjeuner. Au croissant, elle faisait défiler des profils sous la table. Le type beurrait sa tartine en lui racontant sa mère. Elle, elle swipait.
Cette nuit, Baptiste s’est endormi contre elle, une main sur sa hanche, comme s’il avait signé quelque chose. Elle s’est dégagée tout doucement, le téléphone à la main, pour supprimer l’application avant de changer d’avis. Le pouce est là. Il descend.
Et le téléphone vibre.
Un nouveau profil, à huit cents mètres. Un homme en chemise blanche sur un voilier. Évidemment, le voilier. Montpellier en est plein, de ces types en chemise blanche sur un bateau qui n’est jamais le leur. Elle l’ouvre. Elle le regarde jusqu’au bout, photo par photo, et elle répond. Tu vois, c’est pas compliqué. Le cerveau dit non, le pouce dit oui, et c’est toujours le pouce qui a raison à trois heures du matin.
Elle retourne dans la chambre. Elle réveille Baptiste et lui tend le téléphone.
« Garde-le. Cache-le. Jusqu’au matin. »
Il rit, il le glisse sous son oreiller. Elle est presque soulagée. Et le téléphone vibre sous sa tête. Il le sort et le lui rend, et là, il se réveille complètement, il se redresse sur un coude, l’ingénieur, avec le visage de celui qui a lu deux livres de développement personnel dans un TGV.
« Toi, t’es pas venue pour moi. T’es venue pour avoir le droit de passer au suivant. »
Il regarde la chambre, la montre posée sur la table de nuit.
« T’as tout, ça se voit, la chambre que tu paies, la montre. Et t’es une mendiante. On est pas pauvre de ce qui nous manque, on est pauvre de ce qu’on veut encore. »
Le pire, c’est qu’il n’a pas tort. Mais il a dit ça à poil, dans une chambre qu’il n’a pas payée, et un homme qui fait de la philosophie à poil dans la chambre d’une femme mérite qu’on ne le lui dise jamais.
Elle s’habille. Elle descend à la réception avec le téléphone. La réceptionniste de nuit lit toujours son roman derrière le comptoir. Héloïse pose le téléphone devant elle.
« Gardez-le jusqu’au matin, s’il vous plaît. »
La réceptionniste le repousse du bout des doigts.
« Je garde pas les téléphones. »
Héloïse s’assoit sur le fauteuil du hall. Le cuir est froid, la place dehors est vide, il y a juste un livreur qui passe à vélo en parlant tout seul.
« Je me souviens d’aucun. Aucun. Je les bloque le lendemain. Je veux juste le suivant. »
La réceptionniste pose son roman. Elle tend la main, prend le téléphone, ouvre l’écran, supprime l’application devant elle, comme on écrase un moustique, et le lui rend.
« C’est la troisième fois ce mois-ci que vous descendez à cette heure, avec trois hommes différents là-haut. Elle se réinstalle en une minute, vous la remettrez demain. C’est pas un homme que vous cherchez. C’est d’avoir encore envie de quelqu’un. »
Et depuis ce jour, Héloïse supprime l’application chaque soir et la réinstalle chaque matin.