Tu te lèves avant le jour pour t'entraîner, puis tu dis que c'est naturel ?

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Il était une fois une genouillère noire, serrée à t’en couper la circulation sous un legging, un matin de séminaire, dans le gymnase d’un centre sportif du Bois de Vincennes, et dans la genouillère, il y a le genou de Céline, cinquante et un ans, notaire associée avenue Daumesnil, dans le 12e, qui s’est juré une seule chose pour la journée : ce soir, à la planche, elle tiendra plus longtemps que tous les jeunes de l’étude.

Tu vois le décor. Des notaires en tenue de sport, c’est-à-dire des gens qui passent leur vie à faire signer des successions et qui découvrent qu’ils ont un corps parce qu’un cabinet de team building le leur a facturé. Les tapis bleus sentent le caoutchouc et la sueur des autres. À côté de Céline, Alice déroule le sien. Alice, vingt-sept ans, la dernière associée arrivée, des cuisses de publicité pour yaourt, annonce à tout le monde qu’elle n’a pas fait de sport depuis le lycée. Tout le monde rit. Céline aussi. Céline rit très bien, c’est un métier.

Parce que ce que Céline ne dit pas, tu vas le savoir, toi. Depuis six mois, depuis le mail du séminaire, elle se lève à cinq heures. Elle pousse la table basse du salon, cale son téléphone contre un pied de canapé, et un coach californien aux dents blanches lui hurle de squatter pendant une heure. Le genou serré dans la genouillère. Puis un comprimé pour le genou, avalé debout dans la cuisine, et direction le bureau, brushing impeccable. Quand on la complimente sur sa ligne, elle répond : « Je fais rien. C’est génétique. » Mensonge de niveau notarial, avec tampon et paraphe.

Ce matin, dans le vestiaire, elle a regardé les cuisses d’Alice dans le miroir. Puis les siennes. Personne ne lui a rien dit. Personne n’a besoin de dire quoi que ce soit, on a tout installé dans sa tête il y a trente ans, ça tourne tout seul. Elle se souvient de la dernière fête de l’étude, quand elle s’est assise au milieu d’une danse pour souffler, et qu’un stagiaire l’a regardée. Juste regardée. Un stagiaire, tu te rends compte, un gamin qui ne sait pas rédiger une procuration. Elle s’est relevée d’un bond.

Aujourd’hui, au gymnase, elle est la plus vieille de la pièce. Sauf qu’elle ne l’est pas, techniquement. Le notaire fondateur a soixante-deux ans. Il est assis sur le banc, en polo, « pour son dos ». Personne ne dit rien. Un homme de soixante-deux ans assis sur un banc, c’est un sage. Une femme de cinquante et un ans assise sur un banc, c’est une fin de carrière.

Échauffement autour du lac Daumesnil. Céline court en tête, évidemment, comme si le lac lui devait de l’argent. Au deuxième tour, son genou se bloque net. Elle s’arrête, s’accroupit, et fait semblant de refaire son lacet. Un lacet parfaitement noué, double nœud. Le coach passe à côté, trente ans, un sifflet et des certitudes, et lance au groupe, en riant : « Les femmes de cinquante ans au sport, elles viennent pas transpirer, elles viennent qu’on leur dise qu’elles font pas leur âge. »

Les jeunes rigolent. Le coach est content de lui. C’est le genre de type qui pense que la sociologie, c’est ce qu’il a remarqué à la salle.

Céline revient au gymnase, et elle fait plus de burpees que tout le monde. Plus que les stagiaires, plus que les clercs, plus que le coach s’il avait eu le courage de s’y mettre. Au trentième, la genouillère glisse sous le legging, descend le long du mollet comme une capote usagée, et tombe sur le tapis. Alice la ramasse et la lève bien haut :

« C’est à qui, ça ? »

Céline dit qu’elle n’en sait rien. Avec l’aplomb d’une femme qui a lu dix mille actes de vente sans cligner des yeux.

Alice pose la genouillère sur le banc, à côté du fondateur. Le fondateur la tourne entre ses doigts, comme un vieux bijou de famille dans une succession. Il regarde Céline, puis Alice, et dit à Céline, assez bas :

« Elle est pas ta rivale, la petite. C’est la même cage, avec vingt ans de moins. Et le gagnant, il reste dedans. »

Bien vu, le vieux. Il a quand même trouvé le temps de remarquer la cage depuis son banc, bien assis dessus, le dos au chaud.

Et arrive la planche. Ils tombent un par un. Les stagiaires d’abord, les clercs, un associé qui fait du padel le dimanche et qui s’écroule en jurant. Il reste Céline et Alice, face à face, sur les coudes, nez à nez, deux femmes en train de se tuer pour une salle qui s’en fout. Les bras de Céline tremblent. Ça tremble jusque dans ses dents.

Elle souffle, sans bouger :

« Elle est à moi, la genouillère. Six mois que je me lève avant le jour. J’ai rien de génétique. Je voulais juste pas être la vieille. »

Alors Alice se laisse tomber sur le ventre. Et Céline gagne, seule sur ses coudes. Personne n’applaudit. Et ça ne lui fait rien, mais rien du tout, tu entends, pour la première fois depuis des années ça ne lui fait rien que personne ne la regarde.

Alice dit, la joue sur le tapis :

« Moi aussi, je me lève avant le jour. Depuis que je sais que vous venez. Pour pas me faire battre par ma patronne de cinquante ans. »

Et depuis ce jour, Céline porte la genouillère par-dessus son legging.

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