Tu te pèses chaque matin, et tu dis que tu ne fais pas attention ?
Il était une fois, dans l’appartement de sa mère morte, rue de la Buffa, à Nice, une notaire de quarante-sept ans qui s’appelle Stéphanie et qui a décidé de porter la robe blanche de ses vingt-sept ans au dernier dîner avec sa sœur. Ne me demande pas pourquoi. Si, en fait, demande-le-moi, c’est toute l’histoire.
La mère est morte au printemps. Elle laisse ce qu’elles laissent toutes : des boîtes de sucres d’hôtel, des factures de 1900-et-quelque, et une armoire qui sent la naphtaline et le reproche. L’appartement, c’est Stéphanie qui le vend, à la fin de la semaine. Elle est notaire, elle fait l’acte elle-même. C’est pratique d’enterrer sa mère avec ses propres tampons.
Au fond de l’armoire, il y a une housse. Sur la housse, une étiquette, écrite à la main, de cette écriture penchée des femmes qui ont eu la médaille de la bonne élève et rien d’autre : « Stéphanie, vingt-sept ans. » La mère a gardé la robe. Pas le bulletin de naissance, pas un dessin d’école : la robe. La taille de sa fille à vingt-sept ans, sous plastique, comme une pièce à conviction. Charmant.
Stéphanie la tient contre elle devant le miroir de l’entrée. Et là, elle sort de son sac un petit carnet noir. Il faut que je te parle du carnet. Chaque matin depuis vingt ans, avant le café, Stéphanie monte sur la balance et note le chiffre. Le carnet en est à son sixième. Six carnets. Il y a des gens qui écrivent des romans en moins de pages. À ses clientes qui la complimentent, les héritières de villas sur le Mont Boron qui lui disent « mais comment vous faites, maître », elle répond qu’elle mange de tout et qu’elle ne fait pas attention. Elle ment avec l’aplomb de quelqu’un qui authentifie des signatures. Un soir, au marché du Vieux-Nice, elle a mangé une part de socca chaude, sans y penser, comme une personne normale, avec les doigts gras et le poivre. Le lendemain, elle n’a rien mangé. Rien. Une part de socca, une journée de pénitence. Même l’Église a des tarifs plus raisonnables.
Bénédicte arrive pour vider la cuisine. Cinquante ans, professeure d’anglais, la grande sœur, celle qui a toujours eu l’air de savoir quelque chose qu’elle ne dit pas. Sa fille, vingt-sept ans, doit les rejoindre au dîner du samedi. Vingt-sept ans, oui. Tu vois le problème qui se lève à l’horizon.
La veille, à la banque, le conseiller, un garçon en costume trop serré qui doit avoir le même âge que la robe, a demandé à Stéphanie si son mari était au courant de la vente. Elle n’a pas de mari. C’est elle qui fait les actes. Elle a souri, de ce sourire de notaire qui veut dire « je pourrais te faire saisir ta Clio ». Lui n’a rien vu. Ils ne voient jamais rien.
Elle essaie la robe dans la chambre de sa mère, évidemment, là où ça fait le plus mal, devant le couvre-lit au crochet. La fermeture s’arrête à deux doigts du haut. Deux doigts. Elle se regarde de dos et dit, tout haut, à personne :
« Tu es une notaire de quarante-sept ans qui compte ses yaourts. »
Et la phrase est si juste qu’elle décide d’en faire un programme. Trois jours durant, elle ne mange plus que des yaourts, debout dans la cuisine qu’elles vident, au milieu des Tupperware orphelins et des cocottes en fonte. Bénédicte passe, un carton de casseroles dans les bras, la regarde racler le fond du pot avec la petite cuillère, ce bruit de cuillère contre plastique qui est le bruit officiel de la féminité occidentale, et elle lâche :
« Ta discipline, tout le monde l’admire. C’est pas de la volonté, c’est de la trouille. Tu comptes pour pas être là. »
Puis elle sort avec ses casseroles, parce que les sœurs aînées ne restent jamais pour voir le cadavre.
Le jeudi, miracle de la science laitière, la fermeture monte jusqu’en haut. Stéphanie fait un pas vers le miroir, un seul, le pas de la victoire, et la couture du côté craque. Un petit bruit sec, comme un os de pigeon. Vingt ans de carnets, trois jours de yaourts, et un fil de coton de l’époque qui dit non.
Elle porte la robe à une retoucheuse du marché de la Libération, une femme qui a vu passer tous les mariages ratés du quartier et qui n’a plus aucune pitié. La retoucheuse retourne la robe, tire sur le tissu entre ses deux pouces, comme on vérifie la fraîcheur d’un poisson, et refuse. Il est trop vieux, il se déchirera au premier pas. Elle lui rend la housse. Elle ne lui fait même pas payer le diagnostic, c’est dire si c’est grave.
Le samedi soir, dans l’appartement vide, il n’y a plus de table. Stéphanie, Bénédicte et sa fille mangent une pissaladière sur des cartons, les oignons qui glissent, les olives qui roulent par terre. La robe est pendue à la poignée de la fenêtre, blanche, raide, comme une invitée qu’on n’a pas osé refuser. Et Stéphanie sort le carnet. Elle le pose là, au milieu, et elle dit tout. Vingt ans de chiffres, chaque matin, pour rester celle de la robe. Et la peur, la vraie, la grosse, celle qui ne rentre dans aucun carnet : le jour où le chiffre bougera, devenir leur mère.
La fille de Bénédicte ne dit rien. Elle a vingt-sept ans, elle mange sa pissaladière avec les doigts, elle a le droit.
Bénédicte prend le carnet. Elle le feuillette, lentement, comme une copie d’élève particulièrement nulle. Puis elle le pose sur la pissaladière, à plat, dans l’huile.
« Moi, j’ai déjà choisi ma maison de retraite à Menton, mon cercueil et ma place au cimetière de Caucade. Je vis à soixante-quinze ans depuis que j’en ai quarante. On est deux à ne jamais être là, ma vieille. »
Et depuis ce jour, la robe blanche, recousue de travers à grands points par la fille de Bénédicte, est sur son dos à elle, qui a vingt-sept ans et ne sait pas d’où elle vient.