Tu inventes une réunion pour ne pas applaudir ta fille ?
Il était une fois un porte-mine en métal, gardé depuis l’école d’ingénieurs et jamais servi, que Danielle, soixante ans, ingénieure des ponts dans un bureau d’études de Lyon, clique au fond de sa poche comme on se ronge les ongles quand on n’a plus le droit de se ronger les ongles, en préparant la dernière présentation de sa carrière : quatre-vingts diapositives à passer sans accroc devant les élus de la Métropole.
Quatre-vingts. Tu imagines. Quatre-vingts écrans pour expliquer à des messieurs qui ne traversent jamais la Saône à pied comment on la traverse à pied.
Danielle dirige douze ingénieurs. Dans trois mois, retraite. Ça fait des années qu’elle n’a pas tracé un trait. Elle relit, elle corrige, elle signe. Elle est la gomme et le tampon de tout le monde. En réunion, quand un élu pose une question technique, il se tourne vers son adjoint, un garçon de trente-cinq ans qui a la mâchoire d’un type à qui on n’a jamais dit non. Et Danielle répond quand même. Elle répond dans le vide, à des nuques. Trente ans qu’elle parle à des nuques.
Elle a une fille, Nina, trente-deux ans, illustratrice à la Croix-Rousse. Ses dessins passent dans les journaux. Les vrais, ceux qu’on laisse traîner sur les tables des cafés. Danielle n’est jamais allée à une seule de ses expositions. Pas une. À chaque invitation, elle répond : « J’ai une réunion, ma chérie. » Et aux collègues, à la machine à café, elle dit : « Ma fille fait des petits dessins. » Des petits dessins. Comme on dit d’un chien qu’il fait ses petits besoins.
Ce qu’elle ne s’autorise pas à penser, je te le dis, moi : elle est jalouse de sa fille. Jalouse à en avoir les dents serrées la nuit. À vingt ans, Danielle dessinait tous les jours. Son père lui a dit que ce n’était pas un métier, avec la tranquillité des hommes qui décident de la vie des autres entre la poire et le fromage, et elle a fait les Ponts. Elle a construit des choses qui tiennent debout pour ne plus jamais avoir à tenir debout toute seule.
Chaque soir, au lit, elle regarde les dessins de Nina sur son téléphone, un par un, en zoomant sur les traits. En public, elle n’en aime aucun. Un jour où Nina avait oublié ses crayons chez elle, Danielle a dessiné la Saône toute la nuit à la table de la cuisine. Au matin, elle a jeté la feuille. Comme une capote. Comme une preuve.
Évidemment, la présentation de la passerelle tombe le matin du vernissage. Évidemment, Danielle a déjà envoyé : « J’ai une réunion, ma chérie. »
Salle de la Métropole. Moquette grise, eau tiède en bouteille, élus qui sentent l’après-rasage. Danielle branche son ordinateur. Rien. Écran noir. Elle essaie un câble, deux, trois. Le technicien la regarde faire, bras croisés, avec le plaisir qu’ont certains hommes à regarder une femme se débattre avec une prise. Puis il dit : « Quand ça plante, les hommes accusent la machine. Les femmes s’excusent. »
Et Danielle s’excuse.
Je sais. Moi aussi, ça me fait mal au ventre.
Elle tend sa clé à l’adjoint, lui demande d’ouvrir le fichier sur son ordinateur à lui. Les lettres sont cassées, les plans ressemblent à un électrocardiogramme de noyé. La vice-présidente, soixante-dix ans, tailleur couleur bouillon, se tourne vers l’adjoint : « Combien de temps, les travaux ? » L’adjoint ne sait pas. Il n’a jamais su. Il a juste la bonne voix pour ne pas savoir. Danielle répond. Personne ne la regarde. Elle pourrait être un radiateur.
Alors elle se lève et elle essaie de tout dire de mémoire, en cliquant le porte-mine dans sa poche, clic, clic, clic, comme un cœur qui compte. Au milieu des fondations, elle perd le fil. Silence. Un élu regarde son téléphone, sans doute pour vérifier qu’il existe encore. L’adjoint se penche : « On peut reporter. » Puis, plus bas, et là, je te jure, pour la seule fois de sa vie il dit un truc intelligent, sans faire exprès : « Vous savez, tant que votre machine marchait, vous étiez morte. Elle plante, profitez-en. »
Danielle sort le porte-mine. Elle va au tableau de papier. Et elle dessine.
Elle ne réfléchit pas. Pour la première fois depuis quarante ans, elle ne réfléchit pas. La Saône, les deux rives, l’arche qui saute d’un bord à l’autre comme une fille qui enjambe une flaque. Une femme avec une poussette au milieu. Un vieux qui pêche en dessous, qui s’en fout, qui a bien raison. La mine casse. Elle continue avec le bout de métal, elle griffe le papier, elle s’en fout aussi. Les élus se lèvent pour voir. Ils se lèvent, tu entends ? Pour une femme de soixante ans qui gribouille. Danielle rit toute seule devant le tableau, un rire de gamine qui a fait une bêtise et qui ne regrette rien.
Dans sa poche, le téléphone vibre. Nina : « Le vernissage, c’est à six heures. »
Danielle ne répond pas. Elle est occupée. Elle est vivante, c’est très prenant.
La vice-présidente regarde longtemps le dessin. Puis Danielle. Puis elle dit, sans baisser la voix, devant tous ces costumes : « Ma petite-fille est violoniste. Je ne suis jamais allée l’écouter. Je lui en veux de faire ce que je n’ai pas osé. »
Et depuis ce jour, au cas où tu passerais par là, le dessin au porte-mine pend dans le hall de la Métropole, à la place des quatre-vingts diapositives.