Tu as déjà fait traîner un dossier pour garder quelqu'un en face de toi ?

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Il était une fois une porte de sex-shop, rue du Commerce, entre la boulangerie et le cordonnier, qu’Emmanuelle, cinquante-cinq ans, avocate en divorces, pousse un samedi pour la première fois de sa vie, pour réussir à avoir envie de son mari un autre soir que le mardi.

Faut que je te présente le mari. Éric, cinquante-huit ans, ingénieur. Trente ans de mariage. Un homme qui n’a jamais rien fait de mal, et c’est à peu près tout ce qu’on peut en dire. Le genre qui vérifie la pression des pneus avant les vacances et qui appelle ça de l’amour.

Emmanuelle, elle, au tribunal, elle plaide le devoir de fidélité. Pour des femmes trompées. Elle est bonne. Elle a la voix qui tremble juste ce qu’il faut sur le mot « trahison ». Les juges adorent.

Et depuis deux ans, chaque mardi, elle déjeune avec l’avocat d’en face. Marié, lui aussi, évidemment. Tu crois qu’ils sont libres, ces types-là ? Jamais. Ils plaident l’un contre l’autre le divorce d’une pharmacienne de la rue Lecourbe, et pour que les mardis continuent, Emmanuelle a demandé quatre renvois. La pharmacienne croit que c’est la lenteur de la justice. La pharmacienne attend, elle paie ses honoraires, elle compte ses boîtes de Doliprane et elle maudit l’État. À Éric, Emmanuelle dit : « Déjeuner de travail. » Ce qui, techniquement, n’est pas faux.

Chaque mardi, le garçon tend l’addition à l’avocat d’en face. Parce qu’un homme et une femme à une table, l’argent va à l’homme, c’est la loi, c’est plus vieux que le Code civil. Et c’est elle qui paie. Chaque mardi. Deux ans. Retiens ça.

Ils ne se sont jamais touchés. Sauf une fois. Dans l’ascenseur du tribunal, elle lui a pris la main au rez-de-chaussée, et elle l’a lâchée au dernier étage, quand les portes se sont ouvertes. Une main, six étages.

Le mardi soir, en rentrant, elle a envie d’Éric. C’est le seul soir de la semaine. Les autres soirs, elle lit. Elle ne l’a jamais dit à personne. À qui tu veux qu’elle le dise ? À ses clientes ?

Et puis un jour le juge refuse le cinquième renvoi, parce que même la justice française finit par se lasser, et il prononce le divorce de la pharmacienne. Libérée, la pharmacienne. Pas Emmanuelle. À la brasserie, l’avocat d’en face plie sa serviette, soigneusement, en quatre, comme on ferme un dossier : « Plus de dossier, plus de mardi. »

Ce soir-là, elle a envie d’Éric. Une dernière fois, pour la route.

Alors le samedi, elle entre au sex-shop. Néons, velours synthétique, odeur de fraise chimique. Au rayon des femmes, chaque étiquette dit « Pour le rendre fou » ou « Pour lui faire plaisir ». Le rayon des femmes, c’est le rayon des hommes, en rose. Elle cherche une étiquette qui dirait « Pour avoir envie de lui ». Il n’y en a pas. Personne n’a pensé à ce marché-là. Elle achète une nuisette rouge.

Le samedi soir, elle met la nuisette sous son peignoir et elle ouvre le peignoir devant Éric, qui regarde le rugby. Éric se lève. Tu retiens ton souffle. Il prend le plaid du canapé et le lui pose sur les épaules : « Tu vas attraper froid, Manue. » Il se rassoit devant le match. Trente ans de mariage, et le type est plus ému par une mêlée que par sa femme en dentelle. Remarque, il y a plus de contact dans une mêlée.

Le mardi, elle emmène Éric déjeuner à la brasserie en face du tribunal, à la table des mardis, la nuisette sous son tailleur. Un tailleur d’avocate avec du rouge dessous, c’est tout le programme. Le garçon pose les cartes et dit : « Maître n’est pas avec vous ? Il est passé, il a demandé si vous veniez. » Éric demande : « Maître qui ? » Elle répond : « La partie adverse. » Éric ne relève pas. Éric parle du prix de l’essence jusqu’au café. Le garçon lui tend l’addition, à lui. Évidemment. Le soir, elle lit.

Le samedi d’après, elle emmène Éric au sex-shop. Puisque rien ne marche, autant l’exposer. Le vendeur, vingt-cinq ans, un piercing et l’assurance de quelqu’un qui n’a jamais eu à négocier une pension alimentaire, regarde leurs alliances : « Un couple marié, ici, on n’en voit jamais. Les hommes de votre âge viennent avec une plus jeune. » Éric rit tout le long du retour. Il trouve ça flatteur, tu comprends. On lui a prêté une maîtresse imaginaire, c’est comme une promotion.

Le soir, c’est lui qui éteint la lumière et se tourne vers elle. Trente ans qu’elle attend qu’il se tourne tout seul. Elle n’a pas envie. Elle pense à la brasserie. Elle dit qu’elle a mal à la tête. La plus vieille plaidoirie du monde, et la seule qu’elle ne facture pas.

Le mardi, elle va seule à la brasserie, la nuisette dans son sac. L’avocat d’en face est assis à leur table. Il est venu, le salaud. Elle s’assoit en face de lui et dit : « L’hôtel de l’autre côté de la rue loue des chambres l’après-midi. » Elle pose le sac sur la table, ouvert, comme on verse une pièce au dossier. Il regarde la nuisette. Il referme le sac et le pousse vers elle : « Si on monte, c’est fini, les mardis. Et le mardi soir, c’est le seul soir où j’ai envie de ma femme. »

Et depuis ce jour, dans tous les divorces où il plaide en face, elle demande des renvois, et le mardi soir, elle a envie d’Éric.

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