Tu retournes ton portable face contre la table quand c'est ton enfant qui appelle ?
Il était une fois une paire de bouchons d’oreille en mousse orange, couleur gilet de chantier, posée sur la table de nuit d’Ingrid, soixante-deux ans, paysagiste à Levallois, qui se les enfonce dans le crâne chaque soir pour avoir enfin droit à ce que personne ne lui a jamais donné gratuitement : le silence.
Ingrid vit seule, au troisième d’un immeuble de briques, de ces briques sages de Levallois qui font croire que la vie ici est rangée comme une jardinière municipale. Divorcée. Elle dessine des jardins pour des mairies et des cours d’immeubles : des massifs de graminées, des bancs où personne ne s’assoit, des petits carrés de lavande pour que les cadres aient l’impression de vivre en Provence entre deux visios. Elle est bonne, Ingrid. Elle sait exactement où mettre un érable pour qu’il cache un local poubelles.
Elle a un fils de trente-quatre ans. À ses clientes, à ses copines, elle dit : « Mon fils, c’est ma fierté. » Elle le dit comme on récite le Notre Père, les yeux un peu ailleurs. Le fils, lui, l’appelle quand il lui faut un virement. Quand il lui faut un conseil, il appelle son père. Le père, c’est l’oracle. La mère, c’est le distributeur. Ça fait deux ans qu’elle lui paie son loyer. Trente-quatre ans, je te rappelle. À cet âge-là, des gens ont fondé des start-up, fait des révolutions, écrit des disques. Lui, il a fondé un virement permanent. Ses appels, elle les laisse sonner, puis elle envoie l’argent sans rappeler. C’est leur langue. Ça marche très bien, une famille, quand plus personne ne parle.
Ce qu’Ingrid ne s’avoue pas, et ce que je vais te dire parce que moi je ne suis pas polie : elle n’a jamais voulu de cet enfant. Elle n’a gardé aucun de ses dessins d’école. Pas un bonhomme-patate, pas une maison avec soleil dans le coin. Tout à la poubelle. Quand il avait trois ans, elle a pris un train pour Nice, seule, sans dire où elle allait, et elle est restée deux jours dans une chambre d’hôtel. À dormir. Pas à boire, pas à baiser un inconnu, pas à pleurer face à la mer. À dormir. La fugue la plus sobre de l’histoire des fugues. Puis elle est rentrée. Personne n’en a jamais reparlé. Dans cette famille, on ne reparle de rien, on vire.
Cette nuit-là, à minuit, le téléphone sonne. Le fils. Elle laisse sonner. Message : « Maman, c’est pour le loyer, rappelle-moi. » Même pas « ça va ? ». Il va droit au but, ce garçon, c’est peut-être sa seule qualité.
Et là, sous le plancher, le bébé du dessous, né il y a deux mois, se met à hurler. Pas pleurer. Hurler. Un bébé de deux mois, c’est une sirène d’alarme avec des fesses. Et ça ne s’arrête plus.
Ingrid met les bouchons orange. Elle lance sur son téléphone un bruit de pluie, une application qui fait semblant d’être la nature, comme ses jardins. Les pleurs passent à travers la pluie. Évidemment. Un bébé, ça traverse tout, c’est fait pour ça. Le téléphone s’allume sur la table de nuit : le fils, encore. Elle le retourne face contre le bois. Va au coin.
Elle se lève, prend le balai dans la cuisine, et frappe trois coups du manche contre le plancher. Toc, toc, toc. La grande tradition française de la communication entre voisins. En bas, les pleurs continuent, ils s’en foutent du balai, les pleurs.
On sonne. C’est le voisin d’en face, un ancien prof de soixante-quinze ans, en pyjama. Il ne vient pas pour le bébé. Il vient pour le balai. Il regarde les bouchons orange qui dépassent de ses oreilles et il lui sort, comme s’il donnait son dernier cours avant la retraite : « Ce n’est pas le silence qu’il vous faut. Les bouchons, le balai, c’est un mur. Derrière un mur, on n’est pas en paix, on est en prison. » Et il referme sa porte. Le prof qui balance sa sentence et qui retourne se coucher, tranquille. Les hommes qui savent, ils dorment bien, eux aussi.
Ingrid, vexée, fait ce que fait toute femme bien élevée de Levallois : un mot. Elle écrit sur un papier : « Merci de penser aux voisins qui travaillent. » Elle descend en chemise de nuit, les bouchons dans les oreilles, et glisse le papier sous la porte du dessous.
La porte s’ouvre.
Inès. Trente ans, les cheveux sales, ce sale qu’on n’a qu’à deux mois de maternité, quand on a oublié qu’on avait une tête. Le bébé hurlant contre l’épaule. Elle ramasse le papier, le lit, regarde Ingrid. Derrière elle, la chambre est fermée. Inès dit : « Le père dort. Les pères dorment toujours. »
Voilà. Toute la philosophie occidentale en six mots.
Inès lui colle le bébé dans les bras. « Prenez-le. Il y a des nuits où je voudrais le rendre. »
Ingrid tient le bébé qui lui hurle dans l’oreille, au millimètre. Elle enlève les bouchons, un, puis l’autre, et les met dans la poche de sa chemise de nuit. Elle s’assoit sur la marche de l’escalier, et elle berce. Sans rien dire. Le bébé crie encore, puis moins, puis s’endort sur son épaule, avec ce poids chaud et idiot des bébés qui ont gagné.
Dans la poche, contre les bouchons, le téléphone vibre. Le fils. Ingrid le laisse vibrer.
Inès, assise à côté d’elle sur la marche, demande : « Vous en avez eu, vous ? »
Ingrid répond : « Un. Celui-là, j’ai voulu le rendre pendant trente-quatre ans. »
Et depuis ce jour, les nuits où le bébé pleure, Ingrid descend le bercer, ses bouchons dans la poche.