Tu lui coupes la parole chaque fois qu'il te fait rougir ?
Il était une fois le clac d’un éventail noir qu’on ouvre d’un coup sec, en pleine réunion de projet, au service de l’urbanisme de la métropole de Montpellier. Ce clac, tu vas apprendre à le reconnaître : c’est celui de Mélanie, quarante-cinq ans, urbaniste, qui part ce matin-là chez sa généraliste réclamer des patchs d’hormones, pour enfin pouvoir balancer ce truc à la poubelle.
Mélanie est divorcée, elle a une fille de seize ans, et c’est elle qui tient le réaménagement des berges du Lez. Les crues, les budgets, les élus qui ne pensent qu’à couper des rubans : elle porte tout ça à bout de bras. Et puis il y a Xavier, cinquante ans, le paysagiste de l’agence qui a gagné le concours. Il a débarqué de Lyon il y a six mois avec ses chemises en lin et sa voix de documentaire animalier. Chaque fois qu’il ouvre la bouche en réunion, Mélanie vire au rouge du cou jusqu’au front, d’un coup, comme une alarme incendie. Clac, l’éventail. Elle lui coupe la parole. Ses plans, elle les appelle « des jardins pour Instagram ». Et à tout le service, elle annonce : « C’est la ménopause. À quarante-cinq ans, on y a droit. »
Il faut que tu comprennes. Depuis ses quarante ans, chaque fois qu’elle hausse le ton, il y a toujours un type du service pour soupirer « c’est les hormones », un de ceux qui n’ont jamais bouclé un dossier de leur vie. Alors cette fois, elle le dit la première. Elle leur pique la vanne. C’est sa petite victoire.
Sauf qu’une nuit, sa fille descend boire un verre d’eau et la trouve dans la cuisine, rouge jusqu’aux oreilles, en train de relire tout haut un mail de Xavier sur l’ombre des platanes. Tout haut, comme un poème.
« C’est qui, ce Xavier ?
— Un con. »
La gamine remonte se coucher sans un mot, et à seize ans, se taire, c’est déjà rendre un verdict.
Parce que la vérité, tu la vois venir : Mélanie est amoureuse de Xavier depuis le premier jour. Elle le traite comme un idiot pour que personne ne s’en aperçoive, et lui le premier. Le lundi soir, elle choisit sa robe pour la réunion de projet. Au pot de départ de l’ancien directeur, elle est restée une heure plantée à côté de lui, un gobelet de blanc tiède à la main. Il a proposé de la raccompagner, elle a dit « avec toi ? même pas en rêve », et elle a pris le tram toute seule, le front contre la vitre.
La généraliste a soixante ans et des lunettes au bout du nez. Dans un coin du cabinet, une interne prend des notes avec l’air de quelqu’un qui découvre que les patients sont des gens. Mélanie lui demande des patchs et pose l’éventail sur le bureau, comme une pièce à conviction.
« Mon corps, c’est de la plomberie. Ça fuit, vous changez le joint. »
La généraliste lit les analyses, longtemps.
« Vous avez les hormones d’une femme de trente ans. Ce que vous appelez de la plomberie, c’est vous qui sortez par la peau. Des patchs, ça ferait taire la seule partie de vous qui est encore vivante. Je ne vous en mets pas. »
À la pharmacie, Mélanie achète un brumisateur et des gélules de sauge. Quand la médecine te dit non, il reste toujours le rayon bien-être pour te dire oui. Mardi, juste avant la réunion, elle s’asperge la figure et avale trois gélules d’un coup. Xavier lui demande son avis sur les platanes du quai. Il ne lui faut pas plus d’une seconde pour devenir rouge. Clac.
« Encore un jardin pour Instagram. »
La cheffe de service n’a jamais eu le sens du timing, sauf pour humilier les gens. Elle lâche, tout haut, devant tout le monde :
« Mélanie, tu es rouge comme chaque mardi. »
Alors Mélanie fait ce que fait une urbaniste : elle collecte des données. Elle revient chez la généraliste avec, sur son téléphone, la liste de toutes ses bouffées du mois, et elle s’évente pendant que l’autre la lit tout haut. Mardi matin. Mardi matin. Mardi matin. Mardi matin. Et un samedi, au marché des Arceaux.
« Et le samedi, c’était quoi ?
— Rien. Des courgettes. »
La généraliste pose le téléphone.
« Vos ovaires ont un agenda, madame. »
C’est le deuxième non pour les patchs. Dans son coin, l’interne baisse la tête, mais tu vois bien ses épaules qui tremblent.
En réunion, Mélanie joue sa dernière carte : elle demande à la cheffe de service de la retirer du projet. Plutôt lâcher les berges du Lez que d’avouer quoi que ce soit. Pour une fois, c’est Xavier qui coupe la parole.
« Non. Elle reste. »
Il ne dit pas pourquoi. Il la regarde, puis il ajoute :
« Tu n’es pas ménopausée, Mélanie. Tu es mal élevée. Tu coupes la parole à tout le monde et tu t’éventes pendant que les autres parlent. »
Tout le service se découvre une passion soudaine pour ses chaussures.
Alors elle retourne chez la généraliste, bien décidée à mentir : elle racontera que sa mère a eu sa ménopause à quarante-cinq ans, ce qui est faux. Mais avant qu’elle ait ouvert la bouche, la généraliste se lève, passe dans la pièce d’à côté chercher son tensiomètre et laisse la porte entrouverte. Mélanie, seule sur sa chaise, referme l’éventail. Et elle entend la généraliste parler à son interne.
« Celle-là, elle n’a pas de bouffées de ménopause, elle a des bouffées du mardi. Elle est amoureuse. Et ça, ça ne se soigne pas avec des patchs. »
Et depuis ce jour, le mardi matin, Mélanie s’assoit en face de Xavier sans patchs et sans éventail, rouge, et elle le laisse finir ses phrases.