Tu baisses un peu la lumière chaque année, pour qu'on ne voie pas ton visage ?

audio-thumbnail
0:00
/314.6

Il était une fois, un mardi de marché, dans le tram de la ligne 1 qui redescend de la Libération, à Nice, une patronne de restaurant du Vieux-Nice, Sandrine, cinquante et un ans, deux sacs de blettes et de citrons qui lui scient les doigts, qui veut faire tout le trajet debout, comme toujours, sans que personne lui cède sa place, parce que tant qu’on la laisse debout, on la voit jeune, et tant qu’on la voit jeune, on l’appelle « ma belle ».

Il faut que tu comprennes ce que ça vaut, « ma belle », dans sa bouche à elle. Vingt ans que les habitués le lui balancent en poussant la porte, en commandant la daube, en payant. C’est son salaire à côté du salaire. Et depuis cet hiver, plus rien. « Madame. » Les mêmes types. Les mêmes bedaines, les mêmes calvities, les mêmes chemises ouvertes sur des poitrails de vieux phoques, qui se donnent le droit de la rétrograder. Eux, personne ne leur a jamais demandé de rester frais. Eux, on leur sert la daube pareil.

Alors Sandrine fait ce que font les femmes : elle triche. Chaque année, elle baisse un peu la lumière de la salle. Bientôt ils mangeront à la bougie, comme au Moyen Âge. Et dans son sac, pliée en quatre, il y a la lettre d’une clinique de Monaco, évidemment Monaco, là où on rachète du temps à prix d’or : lifting du cou et des joues, le mois prochain. La nuit, elle glisse des billets de la caisse dans une enveloppe marquée « acompte ». Sur l’ardoise, elle écrit : « Fermé trois semaines pour travaux en cuisine. » À son mari, aux clients, à Mireille, elle dit qu’on refait la cuisine. Personne ne pose de questions. Une cuisine, ça se refait, c’est normal. Une femme qui se refait, c’est une honte.

Mireille, c’est sa serveuse depuis vingt-cinq ans. Soixante-six ans, cheveux blancs, zéro complexe, et une langue de vipère trempée dans l’huile d’olive. Elle a dit un jour : « Les patronnes, vous croyez que les clients viennent pour vous voir. Ils viennent pour la daube. » Sandrine a ri jaune. Un été, pourtant, elle a essayé. Elle a laissé pousser ses racines grises, elle a nagé sans maquillage au Castel, la tête hors de l’eau comme une phoque libre. La veille de rouvrir, elle s’est fait teindre. On ne démissionne pas comme ça.

Et donc ce mardi-là, dans le tram, une lycéenne se lève. Le téléphone à la main, les ongles roses, la gentillesse de ceux à qui on a appris à respecter les vieux. « Asseyez-vous, madame. »

C’est la première fois. Tu sens le coup ? C’est pas un siège qu’elle lui offre, la petite, c’est un certificat de décès.

Sandrine sort son sourire de patronne, celui qui sert à refuser une table sans perdre le client : « Non merci, ça va. »

« Non, j’insiste, avec vos sacs. »

Elle refuse encore. Elle serre la barre. Tout le tram la regarde, maintenant, et la lycéenne reste plantée à côté du siège vide comme une demoiselle d’honneur à côté d’un cercueil. Sandrine finit par s’asseoir, la main posée sur la lettre, comme sur un talisman.

Le deuxième mardi, elle sort l’artillerie. Jean, baskets blanches, lunettes de soleil, cheveux lâchés. Mireille, en la voyant partir, dit seulement : « Tu vas au marché ou en boîte ? » Dans le tram, Sandrine se tient bien droite près de la porte, le ventre rentré, la nuque haute. Un homme de quarante ans se lève dès qu’elle monte : « Madame. » Elle refuse. Il ne se rassoit pas. Il reste debout lui aussi, devant le siège vide, jusqu’à la place Garibaldi, et tout le tram fixe ce siège vide entre eux comme si quelqu’un d’invisible y était assis. En descendant, il lui dit : « Je vous prends rien, madame. Votre jeunesse, elle était pas à vous : vous la portiez pour les autres, comme un loyer. » Elle rentre à pied, les sacs aux doigts, furieuse, parce que ce connard a raison et que ça ne se pardonne pas.

Le troisième mardi, elle a un plan, et il est dégueulasse, je te préviens. Elle emmène Mireille au marché. Exprès. À côté des cheveux blancs de Mireille, c’est à Mireille qu’on cédera la place, forcément. Mireille comme bouclier. Mireille comme repoussoir. Vingt-cinq ans de loyauté, et voilà à quoi ça sert.

Dans le tram du retour, il n’y a qu’un siège libre. Un jeune homme se lève. Et il le cède à Sandrine. Pas à Mireille. À Sandrine.

Mireille reste debout, les sacs aux pieds, et ne dit rien.

Sandrine crie au jeune homme, assez fort pour tout le tram : « J’ai cinquante et un ans, pas quatre-vingts ! »

Silence de wagon. Le genre de silence où même les téléphones se taisent.

Alors Mireille la regarde, et elle dit : « J’ai vu la lettre de la clinique, dans ton sac. Tu fermes pas pour la cuisine. Tu fermes pour te soigner. Tu as peur de mourir, c’est ça ? Peur que ce soit la fin. »

Et Sandrine, elle s’assoit. Sur le siège du jeune homme. Elle sort la lettre de son sac et elle la déchire en deux, devant tout le monde : il n’y aura pas de lifting. Elle dit :

« C’est pas un cancer, Mireille. C’est mon cou. Mais t’as raison : j’ai peur que ce soit la fin. »

Et depuis ce jour, le mardi, quand on lui cède la place dans le tram, Sandrine s’assoit et dit merci, avec le cou qu’elle avait ce jour-là.

audio-thumbnail
wake
0:00
/18.2

Ensuite

Autre histoire