Tu as déjà tiré ta vie à pile ou face sans le dire à personne ?
Il était une fois le bruit d’une pièce de deux euros qui tombe sur le parquet, en pleine nuit, dans un deux-pièces de la rue de Charenton, dans le 12e, à Paris : c’est Margaux qui la lance et la relance, trente et un ans, juriste d’entreprise qui a démissionné pour reprendre une boulangerie du quartier, et qui veut tirer trois fois pile d’affilée avant de signer, pour être sûre d’avoir fait le bon choix.
Parce que la signature, c’est chez le notaire, au matin. Dans quelques heures, tu comprends. Et Margaux, en culotte et en tee-shirt de fac, accroupie sur son parquet, joue sa vie comme un gamin joue le dernier Carambar.
Écoute bien. À ses parents, à ses anciens collègues, à la banque, elle raconte qu’elle a mûri ce projet pendant deux ans. Deux ans. Et tout le monde la croit, parce qu’une juriste, ça ne fait rien sur un coup de tête, ça fait des annexes. La vérité, c’est un soir de mars, dans sa cuisine, avec cette même pièce posée sur son pouce. Pile, la boulangerie ; face, elle reste juriste. Pile. Elle envoie sa démission dans la minute, sans une liste, la seule fois de sa vie. Elle qui fait des listes pour choisir entre deux yaourts nature.
Dans son portefeuille, elle garde encore son badge du service juridique. Comme on garde la photo d’un ex qui te trompait : tu sais que c’est fini, mais tu vérifies quand même qu’il est là.
Et le monde, pendant ce temps, fait ce qu’il fait le mieux, il la prend pour une conne. À la banque, avant de lui prêter, le conseiller lui demande si elle compte avoir des enfants bientôt. Tu veux financer un four, on te parle de ton utérus. Le jour de sa démission, elle demande à son directeur juridique si elle peut garder un jour par semaine au service. Il rit. Ce rire de type qui n’a jamais eu à demander quoi que ce soit à personne, qui a eu son bureau d’angle comme on a des dents de lait, sans y penser.
Alors elle lance. Face. Elle se dit que c’est deux sur trois, en fait, ça a toujours été deux sur trois. Elle relance. Face.
Sur le canapé dort Ulysse, son demi-frère, quinze ans, en vacances chez elle, ce qui veut dire qu’il vide son frigo et laisse ses chaussettes dans l’évier. Le bruit le réveille. Il la regarde ramper sous le radiateur pour récupérer la pièce, et il dit :
« Les adultes, vous faites des listes pour décider ce que vous avez déjà décidé. »
Et il se retourne contre le mur. Quinze ans, l’âge où on a tout compris et rien payé.
Margaux, vexée, fait exactement ce qu’il vient de dire. Elle prend le compromis de vente et, au dos, elle fait la liste des pour et des contre. Douze d’un côté. Douze de l’autre. Égalité parfaite. La balance de la justice, son ancien métier, qui se fout ouvertement de sa gueule. Elle relance la pièce sur la liste, pour départager. La pièce roule sous le canapé. Ulysse, sans même ouvrir les yeux :
« T’as jamais rien choisi, Margaux. C’est ta trouille qui veut un tribunal. Ta vie, elle avait déjà décidé. »
Bon. Tu ne peux pas gifler un ado qui a raison à quatre heures du matin, ça se saurait.
Avant le jour, elle descend au fournil de la boulangère qui lui vend, rue d’Aligre. Ulysse la suit en sweat, les yeux à moitié fermés, parce qu’on ne laisse pas sa sœur aller seule se ridiculiser. La boulangère pétrit déjà, soixante-trois ans, de la farine jusqu’aux coudes. Elle a besoin de cette signature : ses genoux ne tiennent plus, et elle ne l’a dit à personne. Ça, Margaux ne le sait pas. Moi je te le dis, parce que tout le monde ment dans cette histoire, sauf le gamin et le four.
Margaux veut qu’on lui dise qu’elle a raison. Elle est venue pour ça, comme on va chez une voyante, en espérant qu’elle n’ait pas trop de talent. La boulangère enfourne sans la regarder, et lui raconte celle qui a repris la boulangerie d’à côté, l’an dernier :
« Elle l’avait tirée à pile ou face, tu imagines ? Elle a tenu quatre mois. Elle passait ses nuits à relancer la pièce pour savoir si elle s’était trompée. »
Silence. Le four ronfle. Margaux sort la pièce de sa poche.
« Moi aussi. Je l’ai tirée à pile ou face. »
La boulangère essuie ses mains sur son tablier, et la regarde enfin, avec cette pitié énorme et rigolarde des gens qui ont tout vu.
« Ma pauvre. Tout le monde tire à pile ou face, ici. Moi, mon mari, la boutique, tout. La pièce, elle sait rien, elle tombe. »
Elle pose sur le comptoir un croissant et un pain au chocolat, tout juste sortis du four.
« Tiens. Prends les deux. »
Ulysse prend le pain au chocolat, évidemment, la jeunesse n’a aucune pudeur. Margaux pose la pièce sur le comptoir, à plat, sans regarder le côté.
« Pile ou face, je signe. »
Et depuis ce jour, la pièce est partie dans la monnaie du premier client de sa boulangerie, et Margaux ne sait toujours pas de quel côté elle était tombée.