Tu lui prépares encore tout, pour qu'il ne sache jamais partir sans toi ?

audio-thumbnail
0:00
/299.6

Il était une fois un acte de caution solidaire, deux pages, coincé sur la porte du frigo par un aimant en forme de piolet, dans un appartement au bord du lac, à Annecy, et Lydie le laisse là, pas signé, exprès, parce que tant que ce papier pend au-dessus des yaourts, son fils ne part pas.

Lydie a soixante-quatre ans. Ingénieure en mécanique, à la retraite. Quarante ans à calculer des tolérances au micron dans des bureaux où des types lui demandaient si elle comptait faire des enfants. Elle en a fait un. Elle l’a usiné, réglé, graissé. Il s’appelle Xavier, il a vingt-cinq ans, il a trouvé un studio dans la vieille ville, et pour le studio il faut sa caution à elle.

Tu vois le tableau. Elle lave son linge. Elle paie son forfait de téléphone. Elle lui prépare son sac pour le travail, gourde remplie, comme pour une sortie scolaire. Elle est persuadée qu’il ne sait pas ce que c’est qu’une quittance. Elle lui dit : « Je n’ai pas eu le temps, la banque vérifie. » La banque ne vérifie rien, la banque s’en fout, la banque dort.

Et le père. Deux secondes, pas plus, il ne mérite pas davantage. L’ex-mari, qui en vingt ans de mariage n’a jamais lavé une chaussette, pas même la sienne, raconte partout qu’elle en a fait un assisté. Au club de rando, à sa nouvelle compagne, il le dirait aux cygnes s’ils l’écoutaient. Un homme qui a sous-traité sa paternité pendant un quart de siècle et qui revient inspecter le travail comme un contrôleur qualité. Tu le connais, celui-là. Tout le monde le connaît.

Chez le coiffeur, la tête renversée dans le bac, l’eau tiède dans la nuque, Lydie dit à la shampouineuse, une gamine qu’elle ne reverra jamais, donc à qui on peut tout dire : « Je ne signerai pas. Je l’ai gardé petit exprès. Je veux qu’il reste. Il est resté si naïf. »

La shampouineuse rince sans s’arrêter, ongles à strass et zéro pitié : « Un enfant qui ne sait rien, il n’est pas naïf, madame, il est vide. Ceux qui valent quelque chose, c’est ceux qui sont partis, qui ont eu peur et qui sont tombés. »

Lydie laisse un pourboire énorme, comme on paie un oracle pour qu’il se taise.

Parce qu’elle sait. Quand la copine de Xavier est partie, l’an dernier, elle a été soulagée, elle a failli déboucher un crémant. Et quand il avait douze ans et voulait aller seul au collège, elle l’a suivi à vingt mètres, tous les matins, pendant un mois, planquée derrière les voitures. Une ingénieure accroupie derrière des Kangoo, en filature, pour protéger un gosse d’un trottoir.

L’agence appelle. Voix de jeune homme en costume trop serré : si l’acte n’est pas signé vendredi, le studio part à un autre dossier. Ton enfant, pour eux, c’est un dossier, et il y en a cinquante derrière.

Alors Lydie dégaine l’administration, l’arme des faibles. Elle dit à Xavier qu’il faut d’abord son avis d’imposition à elle, et qu’elle ne sait plus du tout où il est. Le soir même, sans rien lui demander, Xavier le télécharge, l’imprime et le pose sous l’aimant, à côté de l’acte, bien droit. Bien droit, comme on avance un pion. Pour la première fois, Lydie a froid dans sa propre cuisine.

Elle tente l’hygiène. Le studio est humide, il y a des traces au plafond, il va tomber malade, la vieille ville c’est le Moyen Âge, les canaux, les moustiques, les touristes.

Le dimanche, l’ex-mari vient chercher Xavier pour le ski. Il reste dîner, évidemment, il reste toujours quand il y a du gratin. Il se ressert, regarde Xavier qui attend sagement qu’on lui serve son assiette, et lâche, la bouche pleine de crème : « Si tu ne signes pas, je signe, moi. »

Le chevalier blanc. Il débarque au générique de fin pour signer un papier, après avoir séché vingt-cinq ans de tournage.

Lydie pose le plat. « Je suis une mère qui préfère un fils qui ne sait rien faire à une maison vide. Signe, si tu veux. »

Et elle met l’acte au fond du congélateur, sous les sachets de myrtilles. Cryogénisé. Comme si on pouvait congeler un fils à vingt-cinq ans et le ressortir à quarante, intact.

Le jeudi matin, il y a un autre acte sur la table de la cuisine. Imprimé. Un stylo à côté. Pas un mot. Le gamin a une imprimante et de la suite dans les idées.

Lydie s’assoit devant. Elle a dimensionné des pièces qui tiennent à mille degrés, et elle ne tient pas devant deux feuilles A4. Elle parle, enfin : « Je t’ai gardé ignorant pour te garder. Je fais ton sac, ton linge, ton téléphone pour que tu ne saches rien faire sans moi. »

Xavier s’assoit en face d’elle. Il pousse le stylo vers elle. Et elle signe. Parce que c’est elle qui a tout conçu, la cage et la clé, et qu’une bonne ingénieure sait reconnaître une pièce arrivée en fin de service, même quand la pièce, c’est elle.

Alors seulement il parle, et tu vas rire ou pleurer, c’est pareil : « Je sais tout faire. Je sais ce que c’est qu’une quittance, je gagne assez pour me passer de ta caution. Je te l’ai demandée pour que tu te sentes encore ma mère. Et je joue au petit parce que c’est confortable, et parce que moi aussi j’ai peur de partir. »

Et depuis ce jour, la caution que Lydie a signée n’a jamais servi à rien, parce que Xavier paie seul, chaque mois, le loyer de son studio de la vieille ville.

audio-thumbnail
wake
0:00
/20.5

Ensuite

Autre histoire