Tu as déjà souri en refermant la porte sur ton enfant gardé par d'autres ?
Il était une fois deux invitations en carton, coloriées au feutre violet par des doigts de cinq ans, pour le spectacle de fin d’année d’une maternelle de la Krutenau, à Strasbourg, et Juliette, trente ans, journaliste aux pages locales d’un quotidien, qui en veut une, rien qu’une, pour être au premier rang quand sa fille Yuna la cherchera des yeux depuis la scène.
Faut que tu saches d’où elle vient, Yuna. Juliette l’a faite seule, à vingt-cinq ans, avec un donneur, dans une clinique de Barcelone. Pas de type à supporter, pas de belle-famille, pas de dimanche chez des gens qui mettent du beurre dans tout. Un aller-retour, une éprouvette, et voilà. À sa mère, au téléphone, elle répète : « Je gère toute seule. » C’est la phrase que disent les femmes juste avant de mentir. Et Juliette ment.
Le mardi et le jeudi soir, elle descend Yuna chez les voisins du dessous, un couple avec un fils de trois ans, et elle dit à tout le monde, à Yuna aussi, qu’elle a bouclage au journal. Il n’y a pas de bouclage. Elle va au cinéma Star, seule, dans le noir, et ce sont les deux soirs de la semaine où elle est heureuse. Personne ne te le dit, ça, dans les magazines avec des bébés en couverture : tu peux aimer ta gosse à t’en arracher le cœur et n’être bien que loin d’elle, avec des inconnus qui mâchent et un écran qui ne te demande rien.
Un mardi, le voisin l’a vue sortir du Star avec un grand pot de pop-corn. Il a dit : « Bon bouclage ! » Elle a ri, et ils n’en ont plus parlé. Entre adultes qui trichent, on se tient.
À l’école, Yuna a dessiné « ma famille ». Les voisins en grand, plantés comme des statues de place publique. Et Juliette toute petite dans un coin, derrière un ordinateur. Juliette l’a rangé dans son tiroir, au journal, et l’a trouvé juste. C’est ça qui est terrible avec les enfants : ils ne se trompent pas, ils n’ont aucune pitié.
À la fête des voisins, entre la quiche et le crémant tiède, elle a proposé un tableau où chaque adulte de l’immeuble garderait les enfants de tout le monde un soir par semaine. Une idée simple, une idée de femme fatiguée, une idée qui marcherait. La voisine a ri : « T’es mère, t’es pas en colocation. » La voisine, c’est le genre qui a lu trois livres sur la parentalité bienveillante et qui ne pardonne rien à personne. Juliette a dit que c’était pour un article.
Dans le groupe WhatsApp de la classe, « Les mamans de la grande section », le voisin est le seul homme, enregistré par la déléguée sous le nom « Maman Yuna ». La déléguée n’a pas vu le problème. La déléguée ne voit jamais le problème, elle voit les dates de sortie scolaire et les allergies aux arachides.
Le matin du spectacle, Yuna mange ses céréales et annonce, la bouche pleine, qu’elle a donné ses deux invitations au voisin et à la voisine, parce que le maître a dit de les donner « à ceux qui s’occupent de nous ».
Juliette pose sa tasse. Elle lui demande d’en reprendre une.
« Non. C’est pour ceux qui s’occupent de moi. Toi, t’as bouclage. »
Cinq ans, et déjà le sens de la formule. De qui elle tient ça, tu crois ?
À l’école, Juliette va voir le maître, un homme d’une cinquantaine d’années, de ceux qui portent des gilets sans manches et des certitudes. Elle demande une troisième invitation. Il lui montre la liste : deux par enfant, la salle est pleine. Puis il ajoute, parce qu’il n’a pas pu s’en empêcher :
« Vous, madame, je vous vois deux fois par an : à la photo de classe et au spectacle. Le reste de l’année, la maman de Yuna, pour moi, c’est le monsieur du dessous. »
Juliette ne répond rien. Un homme qui voit une femme deux fois par an et qui en tire une conclusion, elle connaît, elle en interviewe toutes les semaines.
Devant la porte de la salle, le voisin attend avec sa femme et leur fils, une invitation à la main, et il regarde le café d’en face, comme un chien regarde la porte. Juliette lui demande la sienne. Il retourne le carton. Au dos, le maître a écrit sous la dictée de Yuna : « Pour tonton du mardi, au premier rang. »
« J’ai promis », il dit.
La voisine, elle, a tout son temps pour viser.
« Ta fille, elle est pas à toi. Ce que tu veux, c’est que tout le monde voie que t’es la propriétaire. »
Et elle entre dans la salle avec le petit, droite, sûre d’elle, la mère de l’année.
Juliette reste avec le voisin sur le trottoir.
« Garde-la. Tu sais bien que je n’ai pas de bouclage. Des fois je me dis qu’elle serait mieux chez vous. »
Le voisin lui met l’invitation dans la main.
« Tu crois que je la prends pour te rendre service, ta fille ? Quand elle descend, c’est elle qui fait manger le mien. Moi, je m’enferme une heure aux toilettes avec mon téléphone. Ma femme croit que j’ai un problème de ventre. C’est les deux meilleures soirées de ma semaine. »
Il traverse vers le café. Voilà, tu l’as, ta famille modèle : une mère au cinéma, un père aux chiottes, et une gamine de cinq ans qui tient la maison.
Juliette s’assoit au premier rang, sur la chaise marquée « tonton du mardi ». Le rideau s’ouvre. Yuna, en coccinelle, cherche dans la salle, la voit, et crie :
« Maman ! Il est où, tonton ? »
Et depuis ce jour, aux spectacles de l’école, c’est le voisin qui a le premier rang, et Juliette regarde sa fille debout près de la porte.