Tu raccroches après avoir encore tout repoussé, et tu respires enfin ?

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Il était une fois une femme sur le départ, enfin c’est ce que croient les voisins de la rue du Commerce, dans le 15e, à Paris, ce quartier de poussettes à mille balles et de pharmacies qui ferment à l’heure, quand ils croisent Karine, quarante-sept ans, photographe, des cordages sur l’épaule comme une pirate qui se serait trompée de siècle, en route pour le port de Grenelle où elle prépare une vedette pour descendre la Seine jusqu’à la mer, et où elle veut emmener à bord son amie Tiphaine, qui va mourir dans la semaine.

Faut que tu saches un truc : Karine prépare depuis huit ans. Huit ans. Elle a repeint la coque, elle a acheté les cartes de la Seine, elle a rangé des conserves dans les coffres, de quoi tenir un siège. Elle paie l’amarrage chaque année, rubis sur l’ongle, alors qu’elle se fait payer ses photos à quatre-vingt-dix jours par des types en baskets blanches. À tout le monde elle dit : « Je pars au printemps. » Le boulanger le sait, la gardienne le sait, le chat du troisième le sait. L’amarre, elle, ne le sait pas, parce que Karine ne l’a jamais détachée.

Chaque fois qu’il pleut, qu’une commande tombe, qu’un papier manque, elle repousse. Et tu sais ce qu’elle sent, à ce moment-là ? Du soulagement. Un grand soulagement chaud, comme quand t’annules un dîner. Une nuit, elle a dormi seule sur la vedette, au quai, sans démarrer le moteur, bercée par le clapotis et le périph au loin. Au téléphone, sa sœur, qui n’a jamais rien fait de plus aventureux que changer de mutuelle, lui a demandé : « Un bateau, à ton âge, toute seule ? » Comme si à quarante-sept ans une bonne femme devait déjà se mettre en boîte.

Tiphaine, c’est l’autre modèle. Cinquante ans, l’amie depuis le lycée, celle qui fumait dans les chiottes pendant que Karine faisait le guet. Trois métiers, deux gosses avec deux hommes, un an en Argentine sans prévenir personne, la famille a failli appeler Interpol. Maintenant elle arrête les soins et rentre mourir chez elle, à deux rues de là. Le médecin parle d’une semaine, avec la voix qu’ils prennent tous, celle du type qui annonce un retard de train.

Karine passe la voir. Tiphaine est dans un lit médicalisé planté au milieu du salon, entre la télé et la bibliothèque, comme un meuble qu’on n’a pas su où caser. Elle lui demande, comme chaque année : « Alors, ce printemps, tu pars ? » Et Karine, pour la première fois en huit ans, dit oui. Cette semaine. Et qu’elle l’emmène.

Elle descend au port. Le moteur ne démarre pas. Évidemment. Huit ans sans tourner, tu crois quoi, que les moteurs vivent d’amour et de peinture fraîche ? Le mécanicien du port, soixante ans, des mains comme des pelles, ouvre le capot en se marrant : « Votre bateau, madame, c’est un cercueil bien repeint. Les gens qui préparent un départ toute leur vie, ils sont déjà morts, ils le savent pas. » Le genre de phrase qu’un homme te balance gratuitement, en plus de la facture.

Il le répare en deux jours, faut lui reconnaître ça.

Karine va chercher Tiphaine. Le fils, vingt-cinq ans, se plante dans l’entrée, les bras en travers, gardien de musée à la con : « Ma mère ne sort pas. Elle ne tient pas assise. » Vingt-cinq ans et déjà la gueule d’un préfet. Karine dit, sur le palier : « Moi, je photographie les départs des autres. C’est moins dangereux que de partir. » Le fils ferme la porte. Il n’a rien compris, mais il ferme bien, ça claque.

Alors Karine revient à l’aube, pendant que le fils dort, parce qu’à vingt-cinq ans on dort, même quand sa mère meurt. Elle pousse Tiphaine en fauteuil jusqu’au quai, sous une couverture, dans les rues vides où il n’y a que les camions poubelles pour les voir passer. Et là, l’éclusier, au téléphone, interdit toute navigation : la Seine est en crue, l’écluse est fermée jusqu’à nouvel ordre. Jusqu’à nouvel ordre. Tiphaine n’a pas de nouvel ordre devant elle, elle a quatre jours.

Elles montent quand même sur la vedette, au quai. Faut voir Karine hisser son amie, cinquante kilos d’os et de rire, en jurant comme un charretier. Elles s’installent. L’eau est marron, gonflée, elle charrie des branches et des bouteilles en plastique, la mer à Paris quoi.

Karine dit : « Je ne suis jamais partie parce que je ne voulais pas partir. Je prépare pour ne jamais y aller. »

Tiphaine rit, tout bas, un rire qui économise. « Moi, c’est l’inverse. J’ai tout vécu sans rien préparer. Je laisse à mon fils une vie en vrac, pas un papier rangé, et j’ai honte. »

Elle regarde l’amarre.

« Détache-la. »

Karine la détache. Le moteur coupé, la vedette s’écarte du quai, doucement, pas plus vite qu’un vieux qui traverse, et le courant la prend un peu, juste un peu. Tiphaine rit, les yeux fermés, et dit :

« Voilà. On est parties. »

Et depuis ce jour, au-dessus du tableau de bord de la vedette, il y a la photo de Tiphaine qui rit, à dix mètres du quai.

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