Tu vas voir ta mère tous les jours, et tu ne l'as jamais aimée ?
Il était une fois une tablette, posée sur l’adaptable d’une chambre d’EHPAD, rue de la Tombe-Issoire, dans le 14e, avec des gros boutons de couleur comme pour les mômes de trois ans, « boire », « dormir », « Françoise », « Patrick », « je t’aime », et Françoise, soixante-huit ans, développeuse à la retraite, qui la plante chaque jour devant sa mère, quatre-vingt-quatorze ans, muette depuis son attaque, pour qu’elle appuie sur « je t’aime » en la regardant dans les yeux.
Les boutons, Françoise les a programmés elle-même. La nuit. Pendant trois semaines. Tu la vois, la retraitée en polaire, devant son écran à deux heures du matin, à régler la taille d’une police pour qu’une vieille femme lui dise enfin ce qu’elle n’a jamais dit quand elle avait toute sa tête. Quarante ans de métier, des applis de merde pour des types en costume, et voilà le projet de sa vie : un bouton.
Parce qu’il faut que tu saches un truc. Françoise n’a jamais aimé sa mère. Dans cette famille on ne dit pas « je t’aime », on dit « t’as mis un pull ? ». Ni l’une ni l’autre, jamais. À cinquante ans, sur un quai de la gare de Lyon, Françoise a tenté le coup : elle a ouvert les bras, comme dans les films. Sa mère lui a tapoté le dos, deux fois, tap tap, comme on fait à un cheval qui a bien sauté. « Allez. » Fin de la scène. Rideau.
Alors Françoise vient tous les jours. À pied. Comme une pénitente. Et elle repart à la seconde où l’aide-soignante pousse le plateau dans la chambre, purée orange, compote, odeur de javel et de soupe tiède. Au téléphone, à son frère, elle dit : « Elle progresse. Elle me répond avec la tablette. » Elle ment comme elle respire, et elle respire très bien, merci.
Un soir, en sortant, elle s’écroule sur le banc du couloir. À côté d’elle, l’agent d’entretien roule une cigarette pour plus tard, avec la patience d’un mec qui a vu mourir plus de monde qu’un cardiologue. Elle lui dit, à lui, à un inconnu en blouse, ce qu’elle n’a jamais dit à personne :
« Je l’ai jamais aimée. J’ai fait un bouton pour qu’elle me le dise avant moi. »
Il range la cigarette derrière son oreille. Il prend son temps.
« C’est pas un je t’aime que vous voulez, madame. C’est un reçu. Une signature en bas d’un contrat que vous avez jamais signé. »
Les philosophes, dans ce pays, ils passent la serpillière dans les EHPAD, et personne ne les invite à la télé.
Là-dessus débarque Patrick. Soixante-six ans, de Lyon, pour une semaine. Le fils. Tu connais l’espèce : celui qui vient de loin et qu’on accueille comme le retour du Christ. Il entre, il s’assoit, il prend la main de leur mère sans dire un mot. Et la mère rit. Elle rit, la vieille. Avec Françoise, elle n’a jamais ri. Pas une fois. Françoise sort la tablette de son sac, comme on sort une arme.
Le lendemain matin, elle appuie elle-même sur « Françoise ». Plusieurs fois. En se montrant la poitrine. Moi. Moi. Moi. C’est moi, celle qui vient à pied, celle qui code la nuit. Sa mère regarde Patrick.
Françoise rentre chez elle et refait le bouton. « Je t’aime », trois fois plus grand. Avec sa photo dedans. Sa propre gueule au milieu du mot amour, comme un avis de recherche. Tu peux pas la rater, maman, là. Elle revient, elle pose la tablette. Patrick la prend, l’air de rien, et montre à leur mère des vidéos de chats qui tombent des meubles. Un chat qui glisse d’une étagère, un chat qui se rate sur un frigo, un chat qui part en vrille dans une baignoire. La mère rit aux larmes. Quatre-vingt-quatorze ans, une attaque, et elle pleure de rire devant un matou qui se vautre. Françoise, debout près de la fenêtre, regarde la rue et dit :
« Soixante-huit ans, je code des boutons pour qu’une mourante me dise un mot que je lui ai jamais dit. »
Personne ne répond. Le chat tombe encore.
Le dernier jour de Patrick, elle passe à l’acte. Elle prend le doigt de sa mère, le vieux doigt sec, et le pose sur le bouton. Sur sa photo. Sa mère retire sa main. Lentement, mais elle la retire. Et elle la remet dans celle de Patrick, comme on rend un objet qu’on avait emprunté.
« Laisse-la », dit Patrick.
Dans le couloir, Françoise s’arrête devant le banc. Le banc du philosophe. Il n’y a personne dessus. Elle dit à son frère :
« Je l’ai jamais aimée. Le bouton, c’était pour qu’elle le dise la première. Pour pas avoir à savoir. »
Patrick regarde la porte de la chambre. Longtemps. Le fils préféré, le prodige, celui qui fait rire les mourantes avec des chats.
« Moi non plus, je l’ai jamais aimée. Je lui tiens la main parce qu’au moins, comme ça, on a rien à se dire. »
Et depuis ce jour, la tablette dort dans le tiroir de la table de nuit, et personne, jamais, n’a appuyé sur « je t’aime ».