Devant le miroir, tu te refais le visage de ta mère avant de sortir ?
Il était une fois un manteau rouge, long, à gros boutons, pendu à la patère d’une rédaction de quotidien, rue d’Alsace-Lorraine, à Toulouse, un manteau de morte, celui de Jeanne, partie à trente-huit ans d’un cancer qui ne lui a demandé son avis sur rien, et d’habitude, dedans, il y a Inès, sa fille, journaliste, trente-huit ans ce matin, qui ne veut qu’une chose au monde : aller sonner chez son père sans ce truc sur le dos et l’entendre dire « Inès ».
Je te préviens, ça a l’air simple. Ça l’est pas.
Le père a soixante-dix ans. Il vit seul à Saint-Cyprien, dans l’appartement d’avant, celui où rien n’a bougé, ni les rideaux ni lui. Depuis vingt ans, une fois sur deux, il l’appelle Jeanne. Elle ne le corrige jamais. Tu vas me dire qu’elle devrait. Attends.
La veille au soir, le chef d’édition de nuit, cinquante ans, la gueule grise de quelqu’un qui relit des faits divers sous les néons depuis que le papier existe, entre dans les toilettes de la rédaction pour se laver les mains. Inès est devant le miroir. Une photo de Jeanne est coincée contre le robinet, et Inès se dessine à l’eye-liner un grain de beauté sur la joue gauche. Au même endroit que sur la photo. Au millimètre. Elle ne se retourne pas. Elle dit : « Un bouton. »
Il ne dit rien et ressort. Il ne s’est même pas lavé les mains. C’est le seul type de la presse régionale à avoir su fermer sa gueule une fois dans sa vie, et il a fallu que ce soit là.
Parce que voilà le dossier, et je te le donne entier. Depuis vingt ans, Inès porte le manteau rouge de sa mère. La même frange. Le même rouge à lèvres. Et ce grain de beauté, elle se le dessine chaque fois qu’elle va chez son père. Quand il l’appelle Jeanne, elle rougit, comme une gamine qu’on a enfin remarquée au fond de la classe. Quand il dit « Inès », elle ne sent rien. Rien du tout. Un prénom de formulaire. Le manteau, elle lui a raconté qu’elle l’avait trouvé au grenier : « Il tient chaud. » Il tient chaud. Tu entends ça ? Trente ans de journalisme dans le corps, et c’est la meilleure excuse qu’elle a trouvée.
Une fois, un dimanche, elle est venue en anorak bleu. Il a hésité derrière la porte. Juste une seconde, le temps de se demander qui c’était, cette inconnue qui avait sa tête. Elle est redescendue l’escalier, a ouvert le coffre, pris le manteau qui dormait dans sa voiture, au cas où, et elle est remontée. Au cas où. Elle avait prévu le coup. Voilà où on en est.
Alors ce matin, celui de ses trente-huit ans, l’âge exact où sa mère s’est arrêtée, elle laisse le manteau à la patère du journal. Il pend là, tout seul, comme un pendu. Le chef d’édition, qui part se coucher, enfile sa doudoune et la regarde : « Toi, t’as pas trente-huit ans. T’en as soixante. T’es la veuve de ta mère. »
Et il s’en va, ce con, content de sa phrase, qu’il a sûrement repassée toute la nuit entre deux brèves. Le pire, c’est qu’il a raison. Les cons, souvent, ont raison au pire moment, c’est même à ça qu’on les reconnaît.
Elle sonne chez son père. Sans manteau. Sans grain de beauté. La joue nue, propre, la sienne. Il ouvre.
« Jeanne, t’as pas froid ? »
Voilà. Tu as ri ? Moi aussi. C’est pas drôle, et c’est très drôle, c’est ça le problème avec les pères.
Elle ne monte pas. Elle va chez le coiffeur du quartier et se fait couper les cheveux très court. Tout ce que sa mère n’avait jamais fait. Plus de frange, plus rien à quoi s’accrocher, la nuque à l’air comme une recrue. Le coiffeur, un type à peigne dans la poche de chemise, pose les ciseaux, la regarde dans la glace et lui sort : « Vous changerez pas en changeant de coupe. Ça change le jour où vous acceptez que, sans le déguisement, on vous aime peut-être pas. »
Un coiffeur de quartier qui fait de la psychanalyse avec le shampoing compris. Personne ne lui a rien demandé, il te balance le fond de ta vie entre deux coups de séchoir, et il te fait payer quand même. Toulouse, je te jure.
Elle revient. Son père la regarde longtemps. Elle attend. Elle y croit. Tu y crois aussi, avoue.
« Comme Jeanne à trente ans, quand elle s’était coupé les cheveux pour l’été. »
Évidemment. La morte a tout fait avant elle. Même ce qu’elle n’a jamais fait.
Elle reste dans l’entrée. Elle n’enlève pas ses chaussures. Elle dit : « Papa, c’est moi. Inès. »
Il ne répond pas. Il va à la cuisine, met l’eau à chauffer, revient avec deux tasses et lui tend la tasse à fleurs. Celle de Jeanne. Celle à laquelle personne n’a le droit de toucher, sauf quand il décide que tu es elle.
Elle pose la tasse sur le buffet. Et là, enfin, elle arrête de faire la journaliste qui pose des questions aux autres.
« Je le fais exprès. Le manteau, la frange, le grain de beauté. J’aime quand tu m’appelles Jeanne. Je suis jalouse d’une morte. »
Son père pose sa tasse à côté de la sienne. Deux tasses sur un buffet, comme deux vieux qui ont fini de se mentir.
« Je sais, Inès. Tu t’habilles en morte pour que je t’aime. Et moi je t’appelle comme la morte, pour pas avoir à te connaître. »
Et depuis ce jour, le manteau rouge dort au fond de la penderie de son père, et lui se trompe encore de prénom, une fois sur deux.