Tu dis que c'est réglé, et chaque matin tu déchires ce que tu as écrit ?

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Il était une fois, au roulement de la valise de sa fille sur le parquet, boulevard de la Liberté, à Rennes, une Claire de quarante-neuf ans, médecin généraliste, qui part signer son testament chez son notaire.

Enfin, qui part. Écoute bien.

Tu la connais, Claire. Tu as forcément eu ta Claire : celle qui te palpe le ventre en te demandant si tu dors bien, qui te prescrit du Doliprane et de la patience, et qui rentre le soir avec les malheurs de tout le quartier dans son sac. Chaque nuit, à la table de la cuisine, elle écrit en haut d’une feuille « Mon testament », remplit la page, la signe. Chaque matin, debout, le café dans l’autre main, elle la relit, la déchire en quatre et la jette dans la poubelle de la cuisine, entre les épluchures et les pots de yaourt. Chez Hugues, son notaire, soixante ans, rue de la Monnaie, le genre de type qui met des boutons de manchette pour aller chercher son pain, son dossier est vide. Vide comme un frigo d’étudiant.

Et depuis dix ans, à sa fille, à sa sœur, à ses copines, Claire répète : « Tout est en ordre chez Hugues. » Tout le monde est ravi. Personne ne vérifie. Les gens adorent qu’on leur dise que tout est en ordre, ça leur évite de poser des questions.

Pour ses quarante ans, sa sœur lui a offert une carte : « À notre Claire, qui ne change pas. » Sa sœur, c’est le genre à t’offrir une carte pour te rappeler qui tu as le droit d’être. Claire a pleuré dans les toilettes du restaurant, entre le sèche-mains et le distributeur de savon, puis elle est revenue s’asseoir avec un sourire de pharmacienne. Un soir, elle a écrit en haut d’une feuille : « Je ne sais pas ce que je veux qu’on fasse de moi », l’a glissée dans le dossier du notaire, et l’a reprise le lendemain. Hugues n’a rien vu. Hugues ne voit jamais rien, c’est pour ça qu’on le paie.

Ce matin, la fille ferme sa valise. Vingt-deux ans, de l’eye-liner et des certitudes. « Il est où, ton testament ? Je veux savoir avant de partir. Au cas où. » Au cas où quoi, ma chérie ? Au cas où ta mère claquerait pendant que tu découvres la bière tiède à l’étranger ? Ce qu’elle voudrait, la fille, c’est que sa mère lui demande de rester. Elle ne le dit pas. Dans cette famille, on se parle par notaire interposé.

Entre deux patients, une angine, une lombalgie, un type qui veut un arrêt parce que son chef est un con, ce qui est un diagnostic parfaitement recevable, Claire tape un testament à l’ordinateur du cabinet. Incinérée. Les cendres dans la mer à Saint-Malo. L’appartement à sa fille. Elle est tellement dedans que les patients qui entrent demandent si le docteur arrive. Elle répond que c’est elle. Ils font une tête. Une femme de quarante-neuf ans en pull, apparemment, ça ne fait pas docteur.

Sur son bureau, la secrétaire voit la carte des quarante ans, « À notre Claire, qui ne change pas ». La secrétaire, c’est la seule personne lucide de tout Rennes, et elle est payée au SMIC, évidemment. Elle dit : « Ceux qui vous aiment parce que vous ne changez pas, docteur, ils aiment une photo. Le jour où vous bougez, c’est leur tranquillité qui pleure, pas leur amour. »

Claire porte la feuille à Hugues. Hugues chausse ses lunettes comme on dégaine un sabre et la lit : « Un testament de votre main, docteur, c’est de votre main. Entièrement. Pas à l’imprimante. » Toi et moi, on sait ce qu’il pense : une femme qui imprime ses dernières volontés, c’est qu’elle n’en a pas vraiment.

Alors la nuit, à la main, Claire en écrit un autre. Enterrée à Rennes, à côté de sa mère. L’appartement vendu, partagé entre sa fille et sa sœur. Au matin, la fille le trouve sur la table de la cuisine et le lit en mangeant ses céréales, la bouche pleine, parce que chez les jeunes les vérités définitives se disent toujours la bouche pleine : « À côté de mamie ? Tu ne pouvais pas la voir. Maman, tu n’as jamais su ce que tu voulais. Même ton enterrement, tu le changerais en route. »

Claire emporte la feuille, la déchire et la jette dans la corbeille du cabinet. La nuit suivante, elle en écrit un troisième : son corps donné à la faculté de médecine, et tout ce qu’elle a à une association de sauveteurs en mer. Qu’ils apprennent sur elle, les petits internes, au moins elle servira encore. Au cabinet, elle le donne à sa secrétaire pour qu’elle le poste au notaire. La secrétaire, qui vide les corbeilles parce que évidemment c’est elle qui vide les corbeilles, sort de la sienne deux feuilles froissées : « Docteur, vous avez jeté celles-là. Je les mets avec ? » Claire dit non, seulement la dernière. Trop tard : la secrétaire a déjà collé l’enveloppe et l’a donnée au facteur, avec le courrier du cabinet, entre les résultats d’analyses et les relances de l’URSSAF.

Hugues reçoit Claire le vendredi, l’enveloppe ouverte devant lui. Il pose les trois feuilles côte à côte, bien alignées, il adore ça, les choses alignées. Il les lit. Il ne regarde pas les signatures : les signatures, tu comprends, c’est pour les clients importants. Il croit qu’elle lui apporte les testaments de ses patientes. Il relève la tête avec la gravité d’un homme qui s’apprête à dire une connerie pour l’éternité :

« Celle-ci veut la mer, celle-là veut sa mère, la troisième donne son corps aux étudiants. Trois femmes qui ne savent pas ce qu’elles veulent, docteur. Ça ne peut pas être la même. »

Et depuis ce jour, Claire signe chaque année chez Hugues un testament qui ne ressemble pas au précédent.

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