Tu dors chez ta mère « pour ne pas la laisser seule », vraiment ?
Il était une fois, le samedi qui suit l’enterrement de son grand-père au cimetière des Batignolles, une libraire de la rue de Lévis, dans le 17e, quarante et un ans, Vanessa, qui monte chez sa grand-mère rue des Dames pour embarquer Odette, quatre-vingt-onze ans, et la caser dans la chambre d’amis de son appartement à elle.
Tu vois le genre de mission. Le sauvetage d’une vieille qui n’a rien demandé.
Vanessa a peur d’être seule le soir. Elle ne le dit à personne, parce qu’à quarante et un ans, divorcée, libraire, lectrice de tout ce qui s’écrit sur l’émancipation des femmes, on ne dit pas qu’on laisse la radio allumée dans la cuisine et la lumière du couloir pour ne pas entendre le frigo respirer. Son fils, quatorze ans, vit chez son père la semaine. Le père a gardé le canapé, le gamin et la bonne conscience. Elle a gardé les étagères.
À l’enterrement, la famille ne s’est pas tournée vers son frère. Évidemment. Le frère, on ne lui demande jamais rien, il a une tête à garer sa voiture en double file pendant qu’on porte le cercueil. Les regards ont glissé sur lui comme sur une vitre et se sont posés sur elle : « Qui va s’occuper d’Odette ? » Elle a dit : « Moi. Elle est fragile, elle ne peut pas rester seule. »
C’est faux, et c’est son mensonge.
Odette fait ses courses à pied. Odette joue aux cartes dans la cour avec trois veufs de l’immeuble. Odette se teint les cheveux en violet, un violet de néon, un violet qui gueule. La fragilité d’Odette, c’est une invention de petite-fille qui crève de trouille et qui parle à sa grand-mère comme à un chaton tombé du nid. Vanessa l’envie, cette vieille qui rit pendant les condoléances, et l’envie, chez une femme bien élevée, ça se déguise toujours en sollicitude.
Le soir de l’enterrement, elle a dormi chez Odette, « pour ne pas la laisser seule ». Odette a ronflé comme un camion de livraison. Vanessa n’a pas fermé l’œil.
Chez le notaire, un monsieur qui sent l’encaustique et le mépris poli lui tend une lettre de son grand-père, à son nom. Trois mots à l’encre bleue : « Veille sur elle. » Trois mots, et Vanessa tient enfin son permis de chasse.
Alors elle sort la valise du placard, la pose ouverte sur le lit, y range trois chemises de nuit et tend la lettre à Odette, comme on présente un mandat. Chez elle, la chambre d’amis est prête depuis jeudi : draps neufs, lampe de chevet, et une sonnette. Une sonnette, tu entends bien. Pour une femme qui descend quatre étages pour aller perdre au rami.
Odette lit, plie la lettre en deux.
« Veiller, ma chérie, ce n’est pas enfermer. »
Elle met son manteau et elle descend. Dans la cour, les trois veufs l’attendent autour de la table pliante. Vanessa suit, la lettre à la main, comme une huissière qui aurait perdu son dossier. Le plus vieux des trois distribue, et il ne lève pas les yeux :
« Elle a ri à l’enterrement, votre grand-mère, ça vous a choquée. Une vieille qui rit à l’enterrement de son mari, c’est pas indécent. C’est la seule de la famille qui a vraiment vécu. C’est pour ça que ça ne l’écrase pas. »
Il pose une carte. Les deux autres hochent la tête comme des pigeons d’accord sur tout.
Vanessa remonte et vide le frigo dans un sac-poubelle, la lettre posée sur la table pour que le grand-père assiste au carnage.
« Tu ne manges plus rien, tout est périmé. »
Odette se fait livrer des sushis. Elle les mange avec des baguettes, devant elle, sans un mot. Elle trempe, elle croque, elle mâche. Quatre-vingt-onze ans et un maki saumon-avocat, la réponse la plus vulgaire et la plus juste qu’on ait faite à Vanessa depuis son divorce.
Dans l’escalier, la gardienne, qui n’a jamais eu un mot aimable pour personne et n’allait pas commencer pour une libraire, lui balance :
« Votre grand-mère, elle a plus de visites que vous. »
Vanessa change de tactique. Elle revient avec son fils, la lettre dans la poche, pour qu’il convainque son arrière-grand-mère. Le renfort. L’arme lourde. Quatorze ans, des écouteurs autour du cou et l’air de quelqu’un qu’on a sorti du lit pour une cause perdue. Il regarde Odette, avec ses cheveux violets. Il regarde sa mère, avec sa lettre.
« Maman, t’es plus vieille que Mamie Odette. »
Puis il demande s’il peut dormir là le week-end prochain. Il veut aussi les cartes de son arrière-grand-père. Ça, il ne le dit pas.
Le fils parti, Odette sert le thé.
La voisine d’en face existe. Odette joue aux cartes avec elle le mardi, et elle ne pense pas une seconde à Vanessa quand elle désigne le palier du menton :
« La fille de la voisine d’en face, elle a cinquante ans. Elle veut prendre sa mère chez elle. »
Odette verse le lait. Vanessa pose sa tasse. Chez elle, rue de Lévis, la radio de la cuisine est restée allumée, et la lumière du couloir aussi, pour personne.
« Elle, elle dit que sa mère est fragile. Tu parles. C’est la fille qui a peur d’être seule le soir. Elle dort chez sa mère dès qu’il y a de l’orage, à cinquante ans. »
Et depuis ce jour, le samedi soir, c’est Vanessa qui dort dans la chambre d’amis d’Odette.