Tu refais les gestes du travail que tu as quitté, quand personne ne regarde ?

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Il était une fois une prof de lettres que tous ses collègues du lycée Fermat, à Toulouse, imaginent déjà sur le chemin de Compostelle, soixante-deux ans, retraitée depuis juin, des ampoules plein les pieds et la paix plein le cœur, sauf que Patricia, le matin de la rentrée, son premier jour sans classe, revient au lycée, décidée ce matin-là parce que le rectorat ne lui a toujours pas répondu, avec ses classeurs dans les bras, pour se rasseoir à sa place, près de la fenêtre de la salle des profs.

Faut que je te raconte le lever, d’abord. Son petit-fils, seize ans, dort chez elle cette semaine. Il sort de sa chambre en caleçon, les yeux collés, et il la trouve devant la glace de l’entrée, debout, droite, en train de faire cours. Elle fait l’appel. Elle attend les réponses. Puis elle dit : « Sortez vos Bel-Ami. » À la glace. La glace ne sort rien du tout.

Parce que tu dois savoir un truc : en août, pendant que tout le monde la croyait en train d’acheter des chaussures de rando, Patricia a envoyé au rectorat sa candidature pour revenir comme remplaçante dès lundi. Dans son propre lycée. On l’a mise dehors par la grande porte avec un pot et un bouquet de glaïeuls, et elle a déjà rempli le formulaire pour rentrer par la fenêtre.

Le gamin la regarde un moment, il gratte son ventre, et il lui dit : « Mamie, t’as plus d’élèves. Le seul qui t’écoute encore, c’est moi, et c’est parce que tu fais des crêpes. »

Seize ans, et déjà cette cruauté tranquille des mecs qui ont toujours été nourris.

Je te fais le dossier, que tu saches à qui tu as affaire. Quarante ans de lettres, dont trente à Fermat. Sa dernière classe : quatre-vingt-dix-huit pour cent au bac. Elle garde la feuille des résultats pliée dans son portefeuille, entre la carte Vitale et une photo du petit, comme d’autres gardent une lettre d’amour. Il y a dix ans, le poste de proviseure adjointe est allé à un collègue moins diplômé qu’elle, un type qui devait confondre Flaubert et une marque de fromage mais qui savait serrer les bonnes mains au bon moment. Elle n’a rien dit. Elle a fait mieux : depuis, elle n’a jamais eu moins de quatre-vingt-quinze pour cent. Dix ans à envoyer des chiffres à la gueule d’une institution qui ne lit pas le courrier.

Et à tout le monde, elle dit : « Enfin libre. Je pars marcher jusqu’à Compostelle. » Tu parles. En juin, le dernier jour, elle a gardé la clé de sa salle, « pour les papiers ». Willy, l’agent d’accueil, la lui a reprise le lendemain. Avec le sourire, j’imagine. Les gens qui reprennent les clés ont toujours le sourire.

Donc ce matin, elle y va. Grille du lycée. Willy, soixante ans, la même carrure de portail depuis trois décennies, se met en travers : « Vous n’avez plus de badge, madame. Vous n’êtes plus sur la liste. » Trente ans de maison, et maintenant elle est une liste. Il lui dit bonjour, comme chaque matin depuis trente ans, et elle lui répond, comme chaque matin, en lui demandant des nouvelles de sa fille. Même éjectée, elle reste polie. C’est ça, la tragédie des femmes bien élevées : on les fout dehors et elles demandent comment va la famille.

Elle fait le tour par la rue. Elle entre par la porte des parents, au milieu de ceux des secondes qui accompagnent leurs gosses pour le premier jour, toutes ces mères qui pleurent un peu et ces pères qui regardent leur téléphone. Patricia se faufile là-dedans, une mamie parmi les mamans, ses classeurs sur la poitrine comme un gilet pare-balles.

Salle des profs. Sa remplaçante est là. Une jeune femme. À sa place. Près de la fenêtre. Son mug posé sur la table, un de ces mugs à message qui croient avoir de l’humour. Patricia lui tend les classeurs. Trente ans de cours. Trente ans de soirées, de fiches, de surligneur jaune, de dimanches sacrifiés. La jeune femme sourit, sans se lever, parce qu’on ne se lève plus pour personne, maintenant : « Merci, c’est gentil, je fais tout sur tablette. » Et elle pose les classeurs sur la pile des vieux manuels, à côté de la poubelle à papier. Pas dedans. À côté. La politesse de sa génération : t’achever sans se salir les mains.

Patricia les reprend un par un. Un par un, tu m’entends. Pas en tas. Elle n’a pas les bras pour tout porter, mais elle a la dignité pour faire plusieurs fois le geste.

Elle monte voir la proviseure, pour lundi. La proviseure ne regarde même pas les classeurs. « Le rectorat a nommé un jeune, Patricia. Il n’y a pas de remplacement pour vous. » Elle referme le dossier, clac, le bruit que fait une carrière quand on la range. Et elle ajoute, parce qu’elle est en forme, parce que la rentrée lui donne des ailes de psychanalyste de comptoir : « Chaque rentrée, j’en vois un ou deux qui reviennent. Ils disent qu’ils aimaient leurs élèves. Ils n’aimaient pas leurs élèves, ils en avaient besoin, comme d’une dose. »

Une dose. Quarante ans de lettres et on te traite de junkie entre deux réunions.

En repartant, les classeurs dans les bras, elle s’arrête derrière le distributeur de boissons du hall. Elle ne se cache pas, elle reprend son souffle, ce qui revient au même à son âge. De l’autre côté, Willy parle à la remplaçante, qui prend un café. Il ne voit pas Patricia. Il dit :

« Elle va revenir, vous verrez, elle a demandé à remplacer. Elle ne sait pas vivre sans ses classes. Elle croit qu’on la regrette pour ses résultats au bac. Moi, ce que je regretterai, c’est son bonjour le matin. C’est tout. »

Et depuis ce jour, chaque matin, Patricia dit bonjour à Willy devant la grille du lycée, sans entrer.

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