Tu racontes encore à table une réussite qui n'est pas vraiment la tienne ?
Il était une fois, la semaine des trente ans du square des Tisserands, à Wazemmes, Pascale, soixante-huit ans, urbaniste à la retraite, assise dans son appartement de la rue Royale, à Lille, qui écrit le discours qu’elle lira avant de dévoiler la plaque du square, sous le regard de sa petite-fille, vingt ans, étudiante en architecture, qui la trouve barbante.
Barbante, tu entends ? À vingt ans, on trouve tout barbant sauf soi-même. La petite a des Converse sales, un tote bag avec écrit dessus un truc contre le patriarcat, et elle mange les cerises de sa grand-mère sans dire merci. Le futur de l’architecture française, c’est ça.
Pascale écrit deux pages à l’encre bleue. Elle relit. Partout où elle a écrit « nous avons voulu », elle barre « nous », elle met « je ». Barre, je. Barre, je. Comme on écrase des moustiques.
Parce que le square des Tisserands, ça fait trente ans qu’elle le raconte. Aux dîners, aux mariages, à la petite quand elle avait encore des couettes : c’est le sien. Et c’est faux. Je te le dis, parce que je suis de son côté, pas aveugle. Le square, c’est Yves qui l’a dessiné, son patron à l’agence à l’époque, soixante-quinze ans aujourd’hui. Elle, elle a dessiné les poubelles. Et quand on lui pose la question : « Yves ? Il tenait la règle. » J’adore cette phrase. J’en voudrais une comme ça pour chaque type qui m’a pris quelque chose.
Parce que, regarde la facture. Quarante ans de métier, et rien de construit ne porte son nom. Des plans d’urbanisme, des cartes que personne ne regarde, même pas ceux qui les commandent. À quarante ans, elle présente son propre projet de square, à Fives : refusé en dix minutes. Dix minutes, le temps d’un café au distributeur. Elle n’a plus jamais rien présenté. Et à l’inauguration des Tisserands, l’adjoint au maire, un gros en écharpe tricolore qui transpirait sous le bras, remercie « Yves et ses gars », et le photographe demande à la seule femme de l’équipe de se pousser du cadre. Elle s’est poussée. Trente ans qu’elle est poussée. Alors oui, à un moment, une meuf reprend la place. Même celle qui n’est pas à elle. Surtout celle-là.
L’adjointe au maire, quarante ans, brushing de campagne, l’appelle : elle a lu dans un vieil article du journal que le square était de Pascale. La mairie lui confie le discours et la plaque, à son nom. Pascale dit oui. Évidemment qu’elle dit oui. Tu dirais non, toi ?
À table, elle lit le discours à la petite. La petite écoute, puis elle demande pourquoi les bancs du square regardent le mur.
« Pour l’intimité. »
La petite repose sa fourchette : « Mamie, tu parles de ce square comme les vieux parlent de leur service militaire. »
Elle viendra à la cérémonie si sa grand-mère lui montre ses calques. Petite négociatrice, déjà, elle ira loin, dans une agence où un vieux lui fera dessiner les poubelles. Pascale n’a pas de calques. Les calques sont chez Yves.
Pascale porte le discours à l’adjointe, qui voit les « nous » barrés et éclate de rire : « Les gens qui barrent les nous, ce n’est pas qu’ils s’aiment trop. Ils ont tellement peur de ne pas exister qu’ils aiment mieux mentir que disparaître. »
Psychologie de salle d’attente. Et elle trouve le discours parfait quand même, tu notes. Elle ajoute qu’Yves est invité, qu’il dira quelques mots. Pascale dit qu’Yves perd la tête, qu’il vaudrait mieux ne pas le mettre devant un micro.
L’adjointe : « Je l’ai eu une heure au téléphone. Il a toute sa tête. Il m’a demandé si vous seriez là. »
Ce que l’adjointe ne dit pas, c’est qu’elle veut sa photo dans le journal avant les élections. Une vieille, une plaque, un drap rouge, une élue au milieu, ça fait une belle page deux. Le féminisme municipal, c’est d’abord une question de cadrage.
Pascale prend le métro jusqu’à Roubaix, le discours au fond du sac, pour demander à Yves de fermer sa gueule. Elle sonne trois fois. Au premier, le rideau bouge. Personne n’ouvre. Le vieux crabe est là, derrière son voilage, et il la regarde attendre sur le trottoir. Quarante ans après, il la laisse encore sur le seuil.
Le jour de la cérémonie, la petite est venue, sans les calques. Pascale lit ses deux pages au micro, « j’ai voulu ce square », la voix ne tremble pas, chapeau. Elle tire le drap rouge. La plaque, à son nom. L’adjointe sourit au photographe, et cette fois personne ne demande à Pascale de se pousser.
Yves a écouté au dernier rang. Il traverse le square, lentement, il passe devant les bancs qui regardent le mur, il s’arrête devant elle et parle assez fort pour que la petite entende :
« Tu peux le garder. Ça fait trente ans que je dis à tout le monde que ce n’est pas de moi. Les bancs regardent le mur, la fontaine n’a jamais coulé, les gamins l’appellent le square des pigeons. J’avais honte de l’avoir fait. Toi, tu avais honte de ne pas l’avoir fait. »
Et depuis ce jour, quand sa petite-fille lui demande pourquoi les bancs du square à son nom regardent le mur, Pascale répond qu’elle ne sait pas.