Tu baisses la lumière pour ne pas croiser ton visage dans une vitre ?
Il était une fois une photo d’identité sur papier brillant, une fille de trente-deux ans aux cheveux tirés, planquée dans la couverture d’un passeport, qui part ce matin pour Roissy dans un taxi qui descend la rue Mouffetard, et Clarisse, quarante-sept ans, commandante de bord, veut la faire imprimer aujourd’hui sur son nouveau badge d’aéroport.
Tu la vois, Clarisse ? Elle fait atterrir des Airbus par vent de travers, elle a quatre galons sur l’épaule et deux cents vies dans le dos à chaque vol. Et ce matin elle tient son passeport comme une gamine qui planque un carnet de notes.
La rue Mouffetard dort encore. Les fromagers lèvent leurs rideaux, un type pisse contre la fontaine en bas de la rue. Le chauffeur a la radio sur une émission où des messieurs parlent de la France. Et Clarisse, qui ne le reverra jamais, lui déballe tout, parce que c’est à ça que servent les inconnus.
Cette photo a quinze ans. Elle l’a mise partout : sur son téléphone, sur son profil du site de rencontre, sur son compte de la compagnie. Elle a repoussé le renouvellement du badge quatre fois en inventant des rotations. Des rotations bidon, Dakar, Montréal, des escales qui n’existent que dans sa tête. À ses collègues, à sa sœur, elle dit : « Je n’ai pas eu le temps. » Commandante de bord, et pas le temps de s’asseoir dix minutes devant un appareil photo. Personne n’y croit, tout le monde fait semblant. La nuit, en vol, elle baisse la lumière des écrans du cockpit pour ne pas voir son visage dans le pare-brise. Tu imagines ? Elle survole l’Atlantique dans le noir pour ne pas croiser sa propre gueule.
Et l’an dernier, un homme du site lui donne rendez-vous dans un café de la place de la Contrescarpe. Elle arrive en avance, elle choisit une table en terrasse. Il passe devant sa table deux fois en cherchant la femme de la photo. Deux fois. Un type en doudoune sans manches, le genre qui écrit « je cherche une femme simple » en pensant « jeune ». Elle le laisse repartir. Elle aurait pu lever la main. Elle a regardé son café refroidir.
Le chauffeur hoche la tête et monte le son de la radio. Les inconnus, c’est pratique, mais ça ne rend pas la monnaie.
C’est le jour de ses quarante-sept ans. Son vieux badge expire ce soir. Sans badge neuf, elle ne passe pas le contrôle pour son vol de l’après-midi. C’est ça, le conte : la princesse a jusqu’à minuit, sauf qu’au lieu d’un carrosse, c’est un A350 qui part sans elle.
Au bureau des badges de Roissy, Clarisse pose la vieille photo sur le comptoir. L’agent a une trentaine d’années, une barbe taillée au millimètre et l’air de quelqu’un qui n’a jamais rien fait voler de plus lourd qu’une trottinette. Il regarde la photo, puis elle. Lentement. Il prend son temps, ce con.
« Photo de moins de six mois, madame. Et puis là, c’est pas vous. Les gens qui veulent garder leur vieille tête, c’est pas qu’ils aiment leur jeunesse : c’est qu’ils veulent pas qu’on les voie. »
Il la lui rend. Il a raison, en plus. C’est le pire, chez les petits chefs de comptoir : de temps en temps, ils ont raison.
Au photomaton du terminal, elle coince la vieille photo au bord du miroir, comme un modèle à copier. Elle veut une photo neuve qui lui ressemble, à la vieille. Elle recommence quatre fois, le menton levé, les cheveux tirés en arrière avec les doigts, le flash en pleine figure. Cinq euros la séance et la machine s’en fout de ton chagrin.
Une adolescente attend son tour avec sa mère. Elle tape au rideau.
« Madame, vous pouvez lever le menton tant que vous voulez. Vous avez la tête de ma grand-mère quand elle veut paraître jeune. »
La mère ne dit rien. La mère a quarante-cinq ans et elle sait très bien ce qui l’attend.
Sur les quatre photos, c’est la femme de quarante-sept ans, le menton en l’air. Aucune ne ressemble à la vieille. Évidemment. Celle-là est morte depuis quinze ans, et personne n’a fait d’enterrement.
Xavière l’attend au café de l’équipage. Cinquante-huit ans, cheffe de cabine, un chignon de combat et un gâteau avec deux bougies, un quatre et un sept. Elles volent ensemble depuis dix ans, elles ont essuyé des turbulences, des passagers bourrés, des commandants qui expliquaient la météo à Clarisse.
Le steward se lève pour faire un discours. Il adore s’entendre parler, il a des dents trop blanches pour être honnêtes.
« À notre commandante, toujours aussi belle. »
Au commandant de la semaine dernière, pour ses cinquante ans, il a dit : « Toujours aussi bon. » Retiens bien ça. Lui, à cinquante ans, on le félicite pour ses atterrissages. Elle, à quarante-sept, on vérifie si elle tient encore la route comme une bagnole d’occasion.
Xavière connaît l’agent des badges : elle lui apporte des macarons. Clarisse le sait. Elle tend la vieille photo à Xavière et lui demande de la faire passer. Juste un service, entre filles, entre vieilles copines, entre complices.
Xavière repousse la photo sur la table.
« Non. Pas celle-là. »
Clarisse garde la photo sous sa main, à côté du gâteau. Les bougies coulent sur la crème.
« La nuit, je baisse les écrans pour ne pas voir ma tête dans le pare-brise. Je laisse repartir les hommes du site, parce qu’ils cherchent une femme qui n’existe plus. »
Xavière sort son badge de la poche de sa veste et le pose sur la vieille photo.
« Ma photo a vingt ans. Je l’ai fait passer en pleurant devant ce garçon. Chaque passager qui me regarde, j’ai peur qu’il compare. »
Et depuis ce jour, sur le badge de Clarisse, il y a une des photos du photomaton, le menton levé, et elle le montre au contrôle sans le retourner.