Tu as déjà répété ta signature en cachette, avant d'avoir le droit de signer ?

audio-thumbnail
0:00
/283.8

Il était une fois un tampon encreur rouge, « Bon pour accord — G. Perrot, directrice financière », commandé trois semaines avant qu’on lui file le poste, qui roupille au fond d’un tiroir dans une maison d’édition scolaire de la rue des Écoles, à Paris, cinquième arrondissement, là où même les pigeons ont l’air d’avoir fait khâgne, et Ghislaine Perrot, cinquante-six ans, comptable de la boîte depuis vingt-deux ans, a décidé de l’écraser aujourd’hui sur la note de frais de William.

Faut que tu visualises William. Cinquante-huit ans, contrôleur de gestion, sorti de l’ESSEC, et ça, il te le fait sentir avant même de te dire bonjour. Le genre de type qui porte son diplôme comme d’autres portent une gourmette. Il déjeune à la même table que Ghislaine depuis vingt-deux ans, et depuis vingt-deux ans il l’appelle « notre autodidacte », devant tout le monde, avec ce petit sourire de propriétaire qu’ont les mecs quand ils te tapotent la tête. Elle, elle a un BTS de comptabilité passé en cours du soir à Créteil. Tu sais ce que c’est, les cours du soir à Créteil ? C’est le RER, la fatigue, les néons, et des profs qui y croient plus que toi. Quand la table se met à parler de prépas, Ghislaine se lève et va payer le café de tout le monde. Elle a honte de ce BTS devant eux, de cette honte qu’on t’a vissée dans le ventre si tôt que tu crois qu’elle est à toi. Avec ce tampon, elle veut passer au-dessus de William. Juste une fois. Physiquement. Encre rouge.

Ce matin, elle arrive la première. Elle sort le tampon de sa boîte et le presse sur des feuilles blanches, vingt fois, comme une gamine qui s’entraîne à signer son nom d’actrice, puis elle déchire les feuilles, parce qu’on ne laisse pas traîner les preuves. Dans le même tiroir, sous la boîte, il y a les copies de trois lettres au président, où elle demande le poste. Trois. À son mari, à William, à la table, elle raconte : « Je n’en voulais pas. Le président a insisté. » Évidemment. Une femme qui veut quelque chose, c’est une femme qui ment ou qui se fait remettre à sa place, alors elle a choisi de mentir, ça fait moins mal.

Faut que je te dise aussi : l’été dernier, le directeur financier en vacances, elle s’est assise dans son bureau vitré et elle a fait venir William « pour un chiffre ». Elle l’a laissé debout pendant qu’elle finissait un mail. Dix secondes de pouvoir, la grande vie. William s’est assis sur le coin du bureau et il a lu son écran. Voilà. Tu vois le niveau.

Le président réunit l’open space. Ghislaine remplace le directeur financier parti ; elle devient la cheffe de William, qui avait demandé le poste lui aussi. Le président la remercie pour « sa discrétion, sa fidélité, sa disponibilité », trois qualités qu’on prête aux chiens, puis il lui demande de commander le champagne pour le pot. Directrice financière depuis quarante secondes et déjà au téléphone avec le caviste.

Le tampon dans la poche, Ghislaine va au bureau de William et lui demande la note du dîner chez l’imprimeur. William dit qu’il a perdu le ticket. L’assistante, qui n’a jamais rien eu à perdre et donc tout à dire, lâche tout haut : « Il est dans votre portefeuille, William, je vous l’ai vu ranger. » William, sans un battement de cil : « Alors je l’ai retrouvé. Je te la fais ce soir. » Le culot des bien-nés, c’est un sport olympique.

Au déjeuner de la nomination, à la brasserie d’en face, Ghislaine paie toute la table avec la carte de la maison, puis pose le tampon à côté de l’assiette de William, comme un flingue sur un comptoir : « Le ticket de l’imprimeur, donne-le-moi, je te le signe ici. » William laisse le ticket dans son portefeuille, compte son déjeuner en pièces, une par une, et le pose devant elle : « Je préfère ne pas commencer à te devoir quelque chose. Ça fait vingt-deux ans que tu paies le café pour qu’on te trouve bien, et on te laisse payer. » Le président lève son verre : « Les petits comptables qui deviennent chefs, c’est les meilleurs : ils se tuent au travail pour qu’on oublie d’où ils viennent. » Toute la table rit. Ghislaine aussi. Évidemment qu’elle rit. On rit toujours, quand c’est sur nous qu’on tire, ça fait moins de bruit que de pleurer.

Retour au bureau vitré. Elle pose le tampon devant elle et fait venir William : la procédure, toutes les notes avant ce soir. William pose sa note sur le bureau. Elle est déjà signée par le président. « Il a dit qu’il signerait les miennes lui-même. Par délicatesse. » La délicatesse, chez ces gens-là, c’est un club. Tu n’en fais pas partie, et on te le dit avec des fleurs.

Alors Ghislaine ouvre le tampon et l’abat sur la note, par-dessus la signature du président, rouge sur bleu, bam. « J’ai demandé ce poste trois fois. J’ai fait faire ce tampon avant qu’il me le donne. Je voulais signer tes papiers à toi, William. Rien que les tiens. »

William pousse la note vers elle. Et là, le grand monsieur de l’ESSEC se dégonfle comme un matelas de camping fin août.

« J’ai le même dans mon tiroir. À mon nom. Fait faire il y a quatre ans, la première fois que j’ai demandé ce poste. J’ai fait l’ESSEC et je me sens nul depuis le premier jour. Je t’appelais l’autodidacte pour avoir quelqu’un en dessous de moi. »

Et depuis ce jour, le tampon rouge dort au fond du tiroir de Ghislaine, et elle signe au stylo les notes de frais de William, comme celles de tous les autres.

audio-thumbnail
wake
0:00
/19.9

Ensuite

Autre histoire