Tu lis les avis de décès pour savoir où aller cette semaine ?
Il était une fois un registre de condoléances relié de cuir noir, ouvert sur un pupitre à l’entrée de l’église Saint-Maurice, à Lille, comme une caisse enregistreuse du chagrin, et dedans, Hélène écrit. Soixante-cinq ans, haute fonctionnaire au ministère des Finances à la retraite, quarante ans à dire non à des gens qui gagnaient plus qu’elle. Ce qu’elle veut, là, avec son stylo, c’est le café chez la famille, après l’enterrement d’un boulanger de Wazemmes qu’elle n’a jamais vu de sa vie.
Il faut que je t’explique.
Chaque matin, depuis la retraite, Hélène ouvre La Voix du Nord à la page des morts. Pas les faits divers, pas le sport : les morts. Elle lit ça comme d’autres lisent les petites annonces de rencontre. Veuf, quatre-vingt-deux ans, ancien cheminot, messe jeudi à dix heures. Elle note dans son agenda. Deux ou trois par semaine. Parce qu’un enterrement, c’est le dernier endroit au monde où on attend quelqu’un à une heure précise, où on te tient la porte, où on te serre la main en te regardant dans les yeux. Pour ça, la France entière a de la mémoire : elle oublie ses vieilles vivantes, mais elle soigne ses morts.
Elle met le tailleur noir des cérémonies du ministère, celui des remises de médaille aux directeurs adjoints, des pots de départ où on te félicite de partir. Il lui va encore. C’est bien la seule chose de cette époque qui lui aille encore.
À sa sœur, au téléphone, elle dit qu’elle a des réunions d’anciens. C’est presque vrai : à la fin, tout le monde est un ancien.
Et partout, on la prend pour une veuve. Une femme de son âge, en noir, seule, ça ne peut être que ça, une veuve. On lui dit « toutes mes condoléances, madame » sans jamais demander de qui. Ça ne viendrait à l’idée de personne qu’une femme seule ait perdu autre chose qu’un mari.
Il y a un an, elle a écrit son propre avis de décès. Proprement, sans fioritures, comme une note au ministre. Elle l’a envoyé à sa sœur, « pour avis ». Sa sœur a corrigé une faute d’accord. Et n’a rien dit d’autre. Rien. Pas « t’es folle », pas « tu vas bien ? », pas même « c’est un peu court ». Une faute d’accord. Voilà ce que vaut ta mort dans ta famille : un participe passé.
Ce mardi, donc, l’avis du boulanger. Et à la fin, une phrase qu’elle n’a jamais lue dans un avis, jamais : « La famille vous attend ensuite pour un café, à la maison. » Vous attend. Elle découpe l’avis aux ciseaux comme un bon de réduction. Tailleur noir.
Et la voilà au pupitre.
L’employée des pompes funèbres la regarde écrire. Une femme d’une cinquantaine d’années en tailleur gris, le gris de celles qui ont compris qu’on ne les regarderait plus et qui en ont fait un uniforme. Elle s’approche, à voix basse : « Vous étiez à Saint-Maurice mardi dernier. Et jeudi, à la Madeleine. » Elle range les feuillets de la messe, bien en pile, et ajoute : « Les retraités qui viennent aux enterrements des autres, ils répètent le leur. »
Une psychologue en tailleur gris. Merci. On lui a demandé quelque chose, à celle-là ? Elle fait du chiffre sur les cercueils et elle donne des leçons de vie.
Hélène continue d’écrire. Une page entière. Un homme bon, un pain qui avait le goût de l’enfance, une absence. C’est beau, je te jure. C’est le plus beau texte de l’église. Elle écrit comme elle rédigeait les discours des autres : sans signer.
Le fils arrive. Quarante ans, les mains blanches de farine, même un jour d’enterrement, parce que le pain, ça ne porte pas le deuil. Il referme le registre devant elle. Sans le lire. Il l’emporte sous le bras comme une baguette. Et il lui dit : « Vous pleurez au cercueil des autres, madame. Là, au moins, vous avez du monde pour vous regarder. »
Il a raison, ce con. C’est ça le pire avec les cons, parfois ils ont raison.
À la sortie de la messe, elle va vers la veuve. Irène, soixante-dix ans, un manteau noir trop grand, comme si elle avait pris celui du mort par erreur, ou par vengeance. Hélène lui sort que son mari l’avait aidée, autrefois, au ministère. Mensonge de haute fonctionnaire, bien construit, invérifiable, croyait-elle.
Irène la regarde. « Il n’a jamais mis les pieds dans un ministère. Il se levait à trois heures pour faire le pain. »
Évidemment. Quarante ans à Bercy et elle se fait démonter par une boulangère.
Elle suit quand même le cortège jusqu’au cimetière de l’Est. Elle s’approche de la tombe. L’employée en gris lui touche le bras : « La famille seulement, madame. » La famille seulement. La phrase de toute sa vie. Hélène recule jusqu’à la grille, et elle attend. Elle sait attendre, elle a attendu des promotions qui sont allées à des types qui jouaient au squash avec le directeur.
Irène sort la première.
Et là, Hélène fait un truc qu’elle n’a jamais fait, ni au ministère, ni au téléphone avec sa sœur, ni nulle part : elle dit la vérité. « Je ne le connaissais pas. Je vais aux enterrements de gens que je ne connais pas. C’est le seul endroit où on m’attend. »
Irène ôte ses gants. Lentement, un doigt après l’autre, comme on enlève une bague qu’on a trop portée.
« Moi non plus, je ne le connaissais plus. On ne se parlait plus depuis vingt ans. J’étais morte à côté de lui bien avant lui. Venez prendre un café. Vous serez la seule à ne pas faire semblant. »
Et depuis ce jour, Hélène va aux enterrements avec Irène, et elles s’assoient au fond, deux veuves de rien du tout, à regarder pleurer les vivants qui font semblant.