Tu relis encore en cachette le mot de celui qui te rabaissait ?
Il était une fois un comité du lundi, autour de la grande table d’une papeterie de la rue de Rennes, où Mélanie, quarante-trois ans, directrice générale depuis un an, veut faire rire toute son équipe comme le faisait le fondateur, avec ses phrases à lui. Ses phrases, ses blagues, son fauteuil, tout. Elle a hérité d’une boutique de carnets en cuir à soixante euros pièce dans le 6e, et elle a pris le vieux avec, comme une housse sur le canapé.
Faut que tu comprennes le vieux. Quarante ans à la tête de la maison. Le genre de type qu’on appelle « une figure » pour ne pas dire « un connard ». Il est parti en Normandie élever ses rhumatismes, et avant de partir il a désigné Mélanie. Il l’a choisie, elle. Et ça, tu vois, ça l’a achevée.
Alors elle a gardé le fauteuil en cuir, les blagues, et le petit numéro où on tape deux fois dans les mains en criant « Allez, au charbon ! ». Le soir, chez elle, pendant que le monde normal regarde des séries, Mélanie regarde les vieux discours filmés du fondateur, et elle les apprend. Elle bosse le vieux comme on bosse un concours. Aux journalistes, elle dit : « J’ai ma propre façon de diriger. » Une journaliste lui a demandé qui gardait ses enfants pendant qu’elle dirigeait. Au fondateur, en quarante ans, personne ne l’a jamais demandé. Ses gosses à lui se sont gardés tout seuls, par l’opération du Saint-Esprit et de sa femme.
Maintenant, ce qu’elle n’ose pas se dire, je te le dis, moi : elle a aimé ce type, qui l’a humiliée dix ans. Devant tout le monde, il l’appelait « la petite ». Dans son portefeuille, entre la carte bleue et la carte Vitale, elle garde un post-it jaune de sa main, collé un jour sur un de ses dossiers : « Pas mal, pour une fille. » Elle le garde comme on garde une relique, ou une balle qu’on vous a extraite. L’été dernier, elle a roulé jusqu’en Normandie, deux heures d’autoroute, elle a sonné chez lui, et elle est repartie en courant avant qu’il ouvre. Quarante-trois ans, directrice générale, et elle fait des sonnettes-fuites comme une gamine de CM2.
Et voilà que le vieux envoie un courriel à toute la maison : il passera vendredi, pour ses soixante-dix ans, voir ce qu’est devenue sa maison. Sa maison. Pas « la maison », pas « votre maison ». La sienne.
Donc, comité du lundi. Mélanie relit le post-it sous la table, comme une ado relit un texto, puis elle se lance dans la blague du fondateur sur les marges et la confiture. Celle qui faisait hurler de rire tout le monde pendant vingt ans, parce qu’on rit toujours aux blagues de celui qui signe les fiches de paie. Silence. Un silence de papeterie, de papier vergé, épais. Le stagiaire, vingt-trois ans, le petit con qui a lu deux essais et en a retenu trois phrases, dit tout haut : « C’est sa blague à lui, non ? »
Et plus tard, à la machine à café, parce qu’un petit con ne s’arrête jamais à une seule connerie, il ajoute : « Les femmes qui prennent la place d’un homme, elles finissent toujours par mettre sa veste. » Le pire, c’est qu’il n’a pas complètement tort. Ça arrive, d’avoir raison par accident.
Puisque la blague est à lui, elle essaie le geste. Elle traverse l’open space, tape deux fois dans les mains et crie : « Allez, au charbon ! » L’équipe lève la tête. Et, d’un seul mouvement, tout le monde se tourne vers Vincent, le directeur financier, quarante-sept ans, pour savoir s’il faut obéir. Tu imagines ? Elle est la patronne, et ils vérifient auprès du type à la cravate. Le patriarcat, c’est ça : une direction du regard.
Il lui reste le fauteuil, d’où le fondateur lançait ses blagues. Elle s’y assoit, pose le post-it sur le bureau devant elle, comme une pièce à conviction, et convoque Vincent comme le fondateur convoquait les gens : sans dire pourquoi, pour qu’on transpire dans le couloir. Elle lui sert la blague des marges et de la confiture. Le fauteuil est trop grand pour elle, elle glisse sur le cuir, ses pieds ne touchent pas le sol. Elle pédale dans le vide, dignement, en directrice. Vincent ne rit pas. Il regarde le post-it, puis elle, et il dit : « Garder son fauteuil, répéter ses blagues, ce n’est pas lui rendre hommage. C’est continuer à lui obéir. »
Joli, hein ? Lui, il est très fort pour les phrases des autres. Mais attends.
Vendredi, le fondateur arrive, en canne, dans son vieux costume, celui qui sent l’armoire normande et la certitude. Toute l’équipe est là. Mélanie et Vincent s’avancent ensemble et, au même moment, sans s’être concertés, comme deux chiens de la même portée, ils tapent deux fois dans les mains et crient : « Allez, au charbon ! »
Toute l’équipe éclate de rire. On rit d’eux, pas avec eux, ça fait toute la différence, et c’est le premier vrai rire de l’année dans la maison. Le fondateur, lui, ne rit pas. Il ne rit jamais quand la blague ne vient pas de lui.
Vincent touche sa cravate, une cravate du fondateur, en soie, bordeaux, offerte par le vieux un Noël où il était de bonne humeur, et il dit tout haut : « Il m’a traité de con pendant quinze ans. Et je porte encore ses cravates. »
Et depuis ce jour, c’est le stagiaire qui fait rire l’équipe au pot du vendredi, en les imitant tous les deux.