Tu fouilles ses affaires en espérant trouver enfin une raison de partir ?

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Il était une fois un téléphone posé à l’envers sur la table de l’entrée, celui de Pierre, et Pauline, quarante-quatre ans, galeriste dans le 15e, crève d’envie de lire toute la conversation, pour avoir enfin la preuve qu’il la trompe.

Tu vois le tableau. Douze ans de vie commune, un appartement au sixième étage, pas d’enfants, donc pas d’excuse, personne à qui dire « on reste pour les petits ». Pierre a cinquante ans, il est ingénieur du son, le genre de type qui passe sa vie à régler le volume des autres. Aux vernissages, les collectionneurs vont le voir, lui, pour lui demander comment marche la galerie. La galerie de Pauline. Elle est à côté, elle tient le plateau de petits fours, et ces messieurs en écharpe demandent au mari si la petite entreprise de sa femme tourne bien. Pierre répond. Gentiment, en plus. C’est ça le pire avec lui : il est gentil, il ne lui donne jamais rien à quoi s’accrocher.

Depuis un an, Pauline dort sur le canapé. À Pierre et aux copines, elle dit que c’est pour son dos. Aux copines, elle dit aussi : « On est solides. » Elle le dit avec un sourire, comme on dit qu’on a arrêté le sucre.

Ce qu’elle n’ose pas se penser, je vais te le dire, moi : elle ne l’aime plus. Elle espère qu’il la trompe, qu’il se tape une stagiaire, une chanteuse, n’importe qui, pour pouvoir partir sans être celle qui part. Tu comprends le calcul. Si c’est lui le salaud, elle, elle est la victime, et la victime a le droit de faire ses valises la tête haute, avec la sympathie du quartier. Le soir, sous la couverture du canapé, elle fait défiler des annonces de studios comme d’autres font défiler des mecs. Un samedi, elle en a visité un, rue de la Convention, vide, et elle s’est allongée par terre au milieu de la pièce. Elle y est restée jusqu’à ce que l’agent tousse. Un agent immobilier qui tousse, c’est la voix de la société qui te rappelle que tu n’as pas le droit d’être bien toute seule par terre.

Donc ce soir, Pierre est sous la douche, et le téléphone s’allume sur la table de l’entrée. Un message de « Voisine 4e » : « Merci pour hier soir. Rien que vous avoir là, j’ai dormi. À ce soir ? »

Pauline relit le message. Elle sourit. Pas un petit sourire. Le sourire de la détenue qui voit le gardien oublier les clés. *Voisine 4e*. Il ne s’est même pas fatigué à trouver un faux nom, ce crétin. Il a enregistré sa maîtresse comme on enregistre le plombier.

Elle prend le téléphone et tape la date de naissance de Pierre, le code depuis toujours. Le code a changé.

Douze ans de la même date, et le mois où il a quelque chose à cacher, il change. C’est presque trop beau.

Le lendemain, à la galerie, elle raconte tout à une amie peintre, soixante ans, cheveux gris, de la peinture sous les ongles depuis Mitterrand. L’amie écoute en roulant une cigarette qu’elle n’allumera pas, puis elle dit : « Les femmes cherchent des preuves pour partir. Les hommes cherchent des excuses pour rester. » Pauline hoche la tête comme si c’était une phrase sur les autres.

Puisque le code a changé, elle passe à l’attaque frontale. Au dîner, en servant le vin, l’air de rien, elle demande qui est « Voisine 4e ».

Pierre répond : « La voisine du quatrième. Je descends la voir le soir. »

Puis, en reposant son verre : « Tant que tu fouilles, tu n’es là pour personne. Ni pour moi, ni pour toi. »

Tu entends le culot ? Il se fait prendre la main dans le sac et il lui sort une phrase de développement personnel. La réponse est trop simple. Pauline n’y croit pas. Personne ne dit la vérité aussi tranquillement, à part les menteurs très entraînés.

Il ne lui reste que le doigt de Pierre. L’empreinte. Elle attend. Il s’endort devant la télévision, la bouche un peu ouverte, comme tous les hommes de cinquante ans devant toutes les télévisions du monde. Elle approche le téléphone de sa main, doucement, en apnée, une cambrioleuse de son propre salon.

Pierre ouvre les yeux. Il reprend son téléphone, sans un mot, lit le message, se lève et sort sans son manteau.

Sans son manteau. Il est tellement pressé de la retrouver qu’il en oublie le froid. Pauline attend que la porte se ferme, puis le suit dans l’escalier, en chaussettes, et franchement, une femme de quarante-quatre ans en chaussettes dans un escalier du 15e à la poursuite de son mec, c’est la scène la plus digne que ce quartier ait vue depuis longtemps.

Il ne sort pas de l’immeuble. Il descend deux étages et s’arrête au quatrième.

Pauline sonne à la porte où il est entré. Elle a préparé sa tête, son ton, sa première phrase. La voisine ouvre. Une veuve de quatre-vingts ans, en robe de chambre. Derrière elle, dans la chambre, Pierre est assis sur une chaise à côté du lit, la télévision éteinte, sans rien dire.

Pauline regarde la chaise. Le lit. Pierre.

Et c’est là que ça sort, tout seul, devant témoin, au mauvais étage :

« J’espérais que tu me trompes. »

La veuve ne s’offusque pas. À quatre-vingts ans, on a entendu pire dans un couloir. Elle la fait entrer, s’assoit sur le lit, montre une photo d’homme sur la table de nuit, et dit :

« Moi aussi, j’espérais que le mien parte. Il est mort. Depuis, je ne dors que si quelqu’un est assis là. »

Et depuis ce jour, le téléphone de Pierre traîne déverrouillé sur la table de l’entrée, et Pauline ne le lit plus.

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