Tu baisses les yeux quand on te plaint, pour cacher que tu souris ?

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Il était une fois un carnet à spirale tout neuf, acheté la veille, avec écrit en haut de la première page « Consignes », en belles lettres d’écolière, et Agnès, cinquante-huit ans, éditrice, compte bien le remplir dès son premier jour dans une maison d’édition de Montpellier : qu’on lui dise quoi faire, et elle le fera.

Faut que tu comprennes d’où elle sort, Agnès. Trente ans correctrice dans une grosse maison. Trente ans à remettre les virgules des autres à leur place, à sauver des types qui confondaient « près » et « prêt » et qui recevaient des prix pour ça. Et puis elle s’est arrêtée quand son mari est tombé malade.

Le mari. Lui, il décidait de tout. La voiture, les vacances, le vin, l’heure du dîner, et même ce qu’elle lisait, elle, la femme qui avait lu plus de livres que tout son club de golf réuni. Le genre de mec qui goûte le vin au restaurant pendant trois minutes, les yeux fermés, comme si la bouteille allait lui avouer un crime. Il est mort il y a huit mois.

À ses amies, à sa sœur, à la boulangère, Agnès dit : « Je suis perdue sans lui. » La boulangère hoche la tête et lui met une chouquette en plus. Les cendres, elles, sont toujours dans le coffre de la voiture, dans l’urne, sous la couverture de pique-nique. Monsieur a passé sa vie à choisir la destination, et maintenant il attend qu’on choisisse la sienne. Elle ne sait pas quoi en faire.

Ce qu’elle n’ose pas se dire, je te le dis, moi : elle est soulagée qu’il soit mort. Depuis l’enterrement, elle dort huit heures d’affilée. Le premier dimanche, elle a dîné au milieu de l’après-midi, des pâtes au beurre devant la télévision, comme une étudiante en dépression ou une reine en vacances, puis elle a dormi en travers du lit, au milieu, les bras en croix, et elle a ri toute seule dans le noir. Trente ans qu’elle n’avait pas entendu ce bruit-là sortir d’elle.

Donc, premier jour. La maison d’édition tient dans un ancien atelier de l’Écusson : des poutres, des cartons, une machine à café qui fait un bruit de tracteur. La patronne, Ambre, trente-quatre ans, a repris la maison l’an dernier. Elle pose devant Agnès une pile de neuf manuscrits.

« On n’en publie qu’un au printemps. Vous choisissez. Réponse ce soir. »

Agnès ouvre son carnet à la page « Consignes », stylo dégainé, et demande comment elle doit choisir.

Ambre dit : « Je vous fais confiance. »

Et elle part à un rendez-vous. La page reste blanche. La confiance, quand t’as passé ta vie sans, ça te tombe dessus comme une gifle.

Alors Agnès fait ce qu’on lui a appris à faire : elle va chercher un homme. Il y en a un dans le bureau d’à côté, le vieil éditeur, soixante-deux ans, foulard en soie, parce qu’il faut bien qu’on sache qu’il a lu Proust. Il prend dans la pile le manuscrit de l’auteur avec qui il déjeune tous les jeudis, et le pose devant elle avec la délicatesse d’un évêque. Le jeudi, ça compte, dans la littérature française.

Au café, il ajoute : « Les femmes de votre âge, on les embauche pour qu’elles rassurent. Les hommes de mon âge, pour qu’ils décident. »

Il dit ça en touillant son sucre, tranquille, le mec, avec la sérénité de ceux qui n’ont jamais pris une baffe de leur vie. À la réunion d’équipe, ce qu’elle dit, il le redit plus fort, et c’est à son nom qu’on le note. C’est son vrai métier, à lui : écho. Il a fait carrière comme ça, en répétant les femmes avec une voix plus grave.

À midi, Agnès descend au parking. Elle s’assoit dans sa voiture, au-dessus de l’urne, et elle appelle le portable de son mari, qu’elle paie toujours pour entendre sa voix. Oui. Elle paie un forfait pour un mort. Le carnet est ouvert sur ses genoux, le stylo prêt, comme une secrétaire qui attend la dictée de l’au-delà.

Le répondeur dit : « Laissez un message. »

Elle demande tout haut : « Lequel ? »

Personne ne répond. Même mort, il trouve le moyen de ne pas écouter.

Un employé du parking frappe à la vitre. « Ça va, madame ? Vous parlez à qui ?

— À mon mari. »

Il regarde la voiture vide, la femme, le carnet. Il a vu des trucs, au parking, crois-moi.

Il dit : « Les gens qui demandent aux morts quoi faire, souvent, ils étaient déjà perdus avec eux. Quelqu’un qui décide à votre place, c’est pratique : comme ça, ce n’est jamais vous. »

Et il repart avec son gilet fluo, le philosophe, pendant que des agrégés en foulard pérorent trois étages plus haut sans rien comprendre à rien.

Elle reste là. Elle ouvre un manuscrit, au hasard, pour ne pas pleurer. Elle le lit d’une traite, dans la voiture, en oubliant de manger. Le mari en dessous, sous la couverture, ne dit rien. Pour une fois, ça lui va bien.

Le soir, Ambre revient. « Alors, lequel ? »

Agnès ouvre le carnet à la page « Consignes ». Et elle y écrit elle-même un titre. Pas celui du vieil éditeur et de ses jeudis. Celui de la voiture. Celui qui lui a fait sauter le déjeuner, ce qui chez une femme élevée à heure fixe est une révolution.

Puis elle dit : « Mon mari choisissait tout. Depuis qu’il est mort, je dors huit heures par nuit. »

Ambre s’assoit sur le bord du bureau. Elle regarde Agnès comme on regarde quelqu’un qui vient d’avouer le même crime que soi.

Elle dit : « Mon père a fondé cette maison. Depuis qu’il est mort, je respire. Et je vous ai embauchée pour que quelqu’un me dise quoi faire. »

Et depuis ce jour, c’est Ambre qui note dans un carnet à spirale tout ce que dit Agnès.

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